mardi 25 janvier 2011

[Billet] L'instrumentalisation politique des faits divers

Pas besoin de remonter bien loin le cours de l'histoire récente pour trouver des faits divers qui ont influencé le vote des électeurs :  Le "drame d’Évreux" du 8 mars 2002 que le politicien d’extrême droite Bruno Mégret avait commenté le 13 mars dans un communiqué intitulé Drame d’Évreux : le vrai coupable, c’est Jospin. - "Bruno Mégret, père de famille lui-même, s’associe à l’extrême douleur des proches de Patrice Bègue, battu à mort à Évreux pour avoir voulu défendre son fils contre le racket. Ce drame n’est aucunement un fait divers mais l’aboutissement de nombreuses années de complaisance de la classe politique à l’égard des voyous. Les vrais coupables, ce sont donc M. Jospin et ses prédécesseurs de droite qui doivent être sanctionnés aux prochaines élections. Bruno Mégret appelle les Français à ne plus faire confiance à cette classe politique, coupable de non-assistance à peuple en danger. Il devient impératif de remettre de l’ordre en France." [ici]

Puis ce fut la "tuerie de Nanterre" : "Dans la nuit du 26 au 27 mars 2002 à 1 h 15, à l'Hôtel de ville de Nanterre, au terme d'une séance du conseil municipal présidée par le maire Jacqueline Fraysse, un homme installé dans le public, Richard Durn, se lève et fait usage d'armes à feu préalablement dissimulées sous sa veste. - Il tire sur les élus, un à un, se déplaçant de pupitre en pupitre. Dans la fusillade, il tue huit élus et en blesse dix-neuf autres (dont quatorze grièvement), avant d'être maîtrisé par Gérard Perreau-Bezouille, sept autres élus et un agent communal. Une fois maîtrisé, le tireur demande en hurlant « Tuez-moi ! » - Lors de son interrogatoire, le 28 mars 2002, Richard Durn se suicide en se défenestrant du quatrième étage de l'immeuble de la brigade criminelle, 36 Quai des Orfèvres à Paris, après être passé aux aveux." (Wikipedia

Enfin et surtout l’agression de "Papy Voise" : "Le 18 avril 2002 (...), Paul Voise, un retraité apparemment sans histoires, apprécié par tous ses voisins, est agressé dans la masure qui lui sert d'habitation à Orléans. Deux jeunes individus non identifiés auraient tenté de le rançonner, puis roué de coups, et incendié sa maison avant de prendre la fuite. - Le lendemain, le 19 avril, le journal de 20 h de TF1 accorde une grande importance à ce fait divers. Les images du visage tuméfié et les pleurs de Paul Voise bouleversent la France entière et provoquent une vague d'indignation face à la délinquance. Les propositions d'aide à la reconstruction du pavillon du vieil homme sont lancées en grand nombre. - Le 20 avril, TF1 revient très longuement dans ses journaux télévisés sur cette histoire, de même que France 2. Cette agression dépasse alors le stade du fait divers et devient rapidement le symbole des affaires d'insécurité en France, qui a été un des principaux thèmes de bataille dans la campagne de l'élection présidentielle et du prétendu laxisme de la gauche." (Wikipedia)


Le lendemain, 21 avril, eut lieu le 1er tour des Présidentielles 2002 avec le résultat que l'on connaît.

En ce moment, c'est "l'affaire Lætitia", présumée morte assassinée par un récidiviste, qui démontre une nouvelle fois, au besoin, l'instrumentalisation des faits divers criminels par la classe politique, dans un jeu assez pervers avec les médias, qui tendent à privilégier, à mettre en exergue ce genre d'information, notamment au dépens de l'actualité internationale, pourtant riche en événements beaucoup moins anecdotiques.

Mais ce n'est pas là une particularité française. Tous les médias nationaux ont des "informations paravent", qui permettent de faire du remplissage au lieu d'informer de  façon  détaillée et documentée sur ce qui se passe dans le monde. Les sports remplissent ce rôle à merveille. Les faits divers aussi.


La "diversion", qui s'opère dans le domaine des faits divers criminels, participe du "divertissement" pascalien. Le philosophe écrit (je souligne) : "C'est l'origine de toutes les occupations tumultuaires des hommes, et de tout ce qu'on appelle divertissement ou passe temps, dans lesquels on n'a en effet pour but que d'y laisser passer le temps, sans le sentir, ou plutôt sans se sentir soi même, et d'éviter en perdant cette partie de la vie l'amertume et le dégoût intérieur qui accompagnerait nécessairement l'attention que l'on ferait sur soi même durant ce temps-là. L'âme ne trouve rien en elle qui la contente. Elle n'y voit rien qui ne l'afflige, quand elle y pense. C'est ce qui la contraint de se répandre au dehors, et de chercher dans l'application aux choses extérieures, à perdre le souvenir de son état véritable. Sa joie consiste dans cet oubli ; et il suffit pour la rendre misérable, de l'obliger de se voir, et d'être avec soi." (1)


Il s'agirait alors de faire "oublier" au destinataire de ces informations  -  et des commentaires politiques qui les instrumentalisent - sa "condition véritable", sa "misère". - Pascal pense certes d'abord à la misère de l'âme. Mais n'a-t-il pas déjà observé chez les esprits de l'époque absolutiste cette même frénésie, cette agitation "au dehors", ce tumulte, cette hyperactivité qui caractérisent si bien l'époque présente ?


Frénésie qui cache un grand vide. C'est la vanité  de Pascal (je souligne) : "Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous, et en notre propre être : nous voulons vivre dans l'idée des autres d'une vie imaginaire ; et nous nous efforçons pour cela de paraître. Nous travaillons incessamment à embellir et conserver cet être imaginaire, et négligeons le véritable. Et si nous avons ou la tranquillité, ou la générosité, ou la fidélité, nous nous empressons de le faire savoir, afin d'attacher ces vertus à cet être d'imagination : nous les détacherions plutôt de nous pour les y joindre ; et nous serions volontiers poltrons, pour acquérir la réputation d'être vaillants. Grande marque du néant de notre propre être, de n'être pas satisfait de l'un sans l'autre, et de renoncer souvent à l'un pour l'autre ! Car qui ne mourrait pour conserver son honneur, celui-là serait infâme." (2)

En termes pascaliens, nous avons donc d'un côté le divertissement d'une âme misérable, qui cherche à oublier sa condition véritable pour ne pas éprouver "l'amertume" et le "dégout intérieur". De l'autre, il y a la vanité de l'être "imaginaire" que l'on serait tenté de mettre en relation avec les personnalités médiatiques qui veulent "vivre dans l'idée des autres d'une vie imaginaire". Et, en période pré-électorale, la classe politique se fait plus "médiatique" que jamais : dans la presse, à la radio, à la télévision, et sur Internet (avec des blogs, forums, sites, vidéos).



Mais l'instrumentalisation, alors ? Elle serait impossible sous sa forme actuelle sans les médias de masse. Il y eut certes des affaires comme celle de Calas au temps de Voltaire (1761)  qui appartiennent à une époque "pré-médiatique", même si certains journaux et publications  circulaient déjà auprès d'un public de plus en plus friand d'informations "diverses" et divertissantes. Mais le "J'accuse" de Zola, paru dans l'Aurore du 13 janvier 1898 à propos de l'affaire Dreyfus, est impensable sans le support de la presse écrite diffusant le message à une grande échelle. - Zola a certainement instrumentalisé ce fait divers à des fins militantes, lui ajoutant alors une dimension politique.


C'est le mariage entre le fait divers, les médias de masse et le discours politique, qui permet l'instrumentalisation, c'est-à-dire le déplacement d'un drame personnel, toujours singulier et complexe, sur la place publique où il devient tantôt "un cas d'école",  tantôt un "symptôme" pour tel ou tel malaise collectif. En bref, on peut lui faire dire ce qu'on veut, puisqu'on le vide de sa substance en le transportant sur la scène abstraite et généraliste des médias. - Or, dans bien des faits divers, personne ne saura jamais "ce qui s'est réellement passé", comme si la "vie réelle" était étrangement absente de ce monde virtuel, avec son éternel sourire, ses beaux costumes et belles robes, son fard, tout à fait dans la tradition de la cour du Roi Soleil - dont la "lumière naturelle" aura fait place à l'éclairage artificiel des projecteurs et spotlights. On finit d'ailleurs par s'en désintéresser, de la vie "réelle", puisqu'un nouveau fait divers vient sans cesse éclipser l'ancien, et un nouveau match vient toujours faire oublier l'ennui du précédent, da capo al fine.


Si le fait divers nous "divertit" du vide existentiel, ou de l'abîme pascalien (3), son instrumentalisation politique comble un vide collectif, emplit la place publique de discours contradictoires qui relèvent pour la plupart de la doxa, de l'opinion, et non du savoir. Car il n'est plus question d'objets, de faits "réels", mais de leur dimension "virtuelle" : je crois que c'est Baudrillard qui a observé la disparition des objets au profit des "simulacres". - En transposant cela sur la scène politique, le "divertissement" des "conditions réelles" se fait en instrumentalisant - ou comme il faudrait dire maintenant : en "médiatisant" - des événements anecdotiques, plus ou moins barbares, servant de plate-forme à l'expression de différents discours et commentaires à vocation polémique, au dépens d'un véritable débat démocratique sur les "problèmes réels" de l'État et des citoyens.



(1) Blaise Pascal, Pensées sur la Religion et sur quelques autres sujets, qui ont esté trouvées apres sa mort parmy ses papiers, Paris 1671, p.192 ( XXVI, Misère de l'homme) [texte ici]
(2) Ibid., Pensées, p. 176 (XXIV, Vanité de l'homme)
(3) Ibid., Pensées, p. 169 : "Car enfin, qu'est-ce l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Il est infiniment éloigné des deux extrêmes ; et son être n'est pas moins distant du néant d'où il est tiré, que de l'infini où il est englouti."

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