vendredi 12 septembre 2003

La Bourse ou la Vie ? (2003)


Bribes dans un carnet
(vendredi 12 septembre 2003)

La noirceur ambiante a un côté objectif : sur cette planète, nous nous dirigeons lentement mais infailliblement vers une catastrophe, prévue de longue date (au plus tard depuis les années 1960/70). Bien sûr, on peut œuvrer à changer les choses, à penser différemment, dans une sphère de proximité ; mais sur le plan mondial, ou global comme on se plaît à dire, cette pensée, ces actions en vue d'un changement en profondeur des choses font figure d'activités marginales, alors que la critique au système marchand, qui nous est imposé au quotidien, se fait chaque jour plus pressante, ainsi que le souhait, le vœu de le voir disparaître sous cette forme excessive, outrancière, automatique. Alors : qu'attend-on ? - Une mutation dans les esprits, ou bien compte-t-on sur les catastrophes, passées, présentes, à venir, pour faire prendre conscience aux gens du caractère lié, intriqué, inextricable des choses : de notre responsabilité individuelle dans la machinerie sourde et aveugle des activités humaines sur cette planète...?

La vraie catastrophe, son générateur, c'est la société contemporaine de consommation : de fait, c'est une non-société, une assemblée forcée, forcenée d'autistes qui coexistent sans vraiment vivre ensemble, sans véritable égard pour autrui, prochain ou lointain. La seule chose qui compte, c'est la préservation, à tout prix, du cycle, de la circulation effrénés de la marchandise, de l'atelier de fabrication jusqu'au dépotoir, en passant par l'hypermarché et la retape : ces produits sont faits pour ne pas durer, faits pour être vendus, non pour être utilisés, faits pour être jetés.


Je suis au comptoir du Vaudeville, place de la Bourse. Ici, le mal a été fait ce matin, est fait à midi, sera encore fait ce soir, et les spéculateurs déjeunent de petites crevettes ou de gros saumons, le casque de téléphone rivé à l'oreille ou un journal de sport à la main. Vaudeville. Tarte à la framboise en guise de golden dessert. Cocaine decisions, comme chante Frank Zappa. Puis me voici dans le hall d'accueil d'un organe de presse. J'attends une excellente camarade. Elle me parle d'un scoop de chez scoop. Promis, je ne dirai rien. Elle s'excuse : elle ne peut pas me voir maintenant comme convenu. Un problème de maquette. J'atterris dans une rue adjacente, à la terrasse d'un bistrot de quartier. Du genre comme on n'en fait plus. Le soleil apparaît de derrière les fagots. Et les nuages, ces merveilleux nuages qui passent, comme dirait le poète.

Sans transition, je pense à cette lionne qui, à plusieurs reprises, a adopté un bébé gazelle, sans jamais faire de mal à aucun d'entre eux. Une histoire véridique [*]. Histoire de se réconcilier avec le caractère surprenant de la Nature, avec son génie et sa sublime créativité. En attendant la mutation décisive de l'être humain qui renoncerait enfin à ses activités destructrices, contraint par la force des choses, un être humain qui aurait compris que nous sommes uniquement des passants, des passagers de la Planète Bleue. Alors, devant ce ciel indécis, j'opte pour une suspension : cessons d'hypothéquer l'avenir, tant en paroles qu'en actes...


Sans transition. C'est vrai, ma TV a rendu son âme électronique. C'était l'adresse première de ce billet. Je l'avais oubliée. Oui, c'était un objet pour ne pas durer. Et moi, comme les autres, j'étais un junkie du petit écran, à la fois fasciné et horrifié par tant d'inculture et de trivialité, tant de montages pervers et d'absurdités. Reste la radio. Il faudrait réécrire des pièces radiophoniques pour purger l'imaginaire populaire de toute cette imagerie bouffonne ou morbide, hyperréaliste ou fantasque, qui est servie aux heures des repas : pâtes du soir espoir, café du matin chagrin. Mais la radio, que j'écoutais beaucoup la nuit, s'use aussi : les émissions avec les auditeurs qui débitent leur désarroi à la chaîne ou les programmations musicales casse-oreilles squattent les fréquences, prennent la place des belles productions radiophoniques des débuts, comme le coup génial d'Orson Welles ou les délires de Carbone 14, semblant interdire toute créativité à venir. Or, si transformation il doit y avoir, la radio serait plus propice à devenir un médium "chaud", ou simplement vivant, que cette satanée boîte à images, désespérante pour ses sempiternelles pitreries et rediffusions, ses automatismes de répétition dignes des plus grands psychopathes, son nombrilisme insensé, son culte malsain et monolithique de l'image, de la "présentation" ou de la "modération", sans oublier ces spots publicitaires qui donnent encore l'aperçu le plus franc de la motivation profonde des concepteurs : vendre, vendre à tout prix...! Et, tandis qu'au loin j'aperçois la forteresse apparemment imprenable de la Bourse, je me surprends à penser qu'il est utile de reposer cette question à tous les citoyens responsables du monde: "La Bourse ou la Vie...?"

[*] Ici, on peut prendre connaissance de l'histoire de la lionne et de l'oryx, malheureusement sous forme bien trop mélodramatique. Et là, in english. - D'autres versions un peu plus sobres existent certainement...

dimanche 31 août 2003

Expérimentation humaine

La Real-TV continue de surprendre. Hier soir, la première chaîne commerciale française nous propose un marathon du genre : quelque quatre heures de programmes, entrecoupés de spots publicitaires. Comme par hasard, les deux émissions mises bout à bout se passent sur des îles quand les autres produits du genre se déroulent dans des "maisons closes". Histoire de bien accentuer le huis clos. Oui, Jean-Paul ne s'est pas gouré dans sa pièce du même nom: "L'enfer c'est les autres…!" - Je m'allonge donc sur mon îlot de literie, chips et boisson à portée de main, dans le but avoué d'étudier l'ampleur d'un phénomène que l'on ne peut plus mettre sur le seul compte de la connerie humaine. La première émission met seize "aventuriers", femmes et hommes, aux prises les uns avec les autres. J'avais déjà entrevu des bouts de ce "jeu" (tout le monde insiste sans cesse sur ce mot dans ce genre de produits proprement inqualifiables). Je reprends une poignée de chips : Ce soir, c'est la finale !… Mais je m'aperçois très vite qu'il n'y a rien d'amusant dans ce "jeu" : c'est une véritable entreprise de désocialisation et, surtout, un apprentissage du double discours, du double bind contemporain. Il s'agit de ceci : pour "survivre", il faut à la fois pactiser avec les "camarades" et les éliminer. D'une part, donc, gagner les épreuves proposées contre une équipe adverse, dont il faudra côtoyer certaines personnes par la suite, et surtout virer des copains lors des "conseils"; de l'autre, jouer les bons camarades pour ne pas être éliminé à son tour, pour que votre groupe ne se ligue pas contre vous. Il faut donc à la fois créer et démanteler des alliances. C'est ce qui s'appelle de l'opportunisme, la seule arme qui vaille dans nos sociétés, comme employé de bureau ou prestataire de service, comme chef ou larbin, free lance ou loufiat. Le cadre ou "décor" de l'émission transporte la même ambiguïté : c'est une île paradisiaque et infernale à la fois; le scénario imaginé par les concepteurs met en scène des naufragés, un jeu de rôles aux antipodes donc, dans lequel des Occidentaux sportifs et bien nourris, de tous âges, sont catapultés. Cela me fait penser à du scoutisme sans les quelques valeurs édictées par Baden Powell qui - on en pense ce qu'on veut - prônent la seule camaraderie, solidarité entre des gamins appelés à vivre des "aventures" ensemble, à faire des jeux de piste, des feux de camps, apprendre à se débrouiller, s'orienter dans la nature etc. Ici, les "valeurs" sont ceux de la concurrence, de la "langue fourchue", de la solitude moderne où, dans le manquement de l'autre, "ça passe ou ça casse"; et quand ça casse, on est "mal", on frôle la bouffonnerie, on s'expose aux commentaires des spectateurs qui - on le sait - s'amusent du malheur des autres, de ces autres autistes qui l'ont bien cherché, le malheur : ils n'avaient qu'à rester chez eux comme ces millions de télé-spectateurs qui reprennent une poignée de chips, décapsulent une autre bière… et pub !


La seconde émission s'articule autour de la notion de "tentation". Une marque de préservatifs la sponsorise ! Une autre île. Un autre laboratoire. Cette fois, des couples jouent à se séparer. Je n'ai pas très bien compris pourquoi ils se sont inscrits. Diego, mon petit voisin, avait lancé l'idée suivante : "Tu sais, moi je m'inscrirais avec une meuf, genre on sort ensemble et tout, mais c'est bidon; puis je me taperais tous les canons, et je la jouerais style je regrette…" - Pas con, le Diego ! D'autres devraient avoir eu l'idée : on s'inscrit, on profite du décor "romantique" et des "tentateurs/trices"… Mais il y a fort à parier que les casteurs castrateurs vérifient la "réalité" du couple avant de l'envoyer au casse-pipe. - Une île féerique, donc. Piscines. Dîners aux chandelles. Plages au sable fin, et tout ce que l'underdog urbain peut rêver de plus cool en matière de dépaysement. Oui, pourquoi s'inscrivent-ils, ces amants ou époux ? Tester leur "couple" - à ce mot je pense toujours au "couple moteur" : embrayage, débrayage - pour qu'il soit plus "solide", plus "performant" (comme un bon moteur) ? - Le jeu : les couples sont séparés et séparément "allumés" par des tentateurs/trices (histoire de tester l'état de l'allumage, sans doute). La plupart des "moitiés" tombent dans le panneau, comme cette nana du Sud qui, non contente d'embrasser tendrement un plagiste de circonstance, va le "quitter" pour un autre corps beau avec lequel elle va vivre un truc vachement intéressant au niveau relationnel, tu vois ? Puis sa moitié masculine a droit, en présence du présentateur, dans un décor quasi mystique, à la lueur des torches, au visionnage des frasques de sa femme qui, avec de grosses lunettes ridicules, ne cesse de regarder la caméra en se faisant peloter. Le mec, lui aussi tenté par une séductrice aux seins qu'on imagine aussi siliconés que le romantisme suggéré, craque. Il va la quitter… il va la quitter… il va la quitter… il va la quitter…


Fais-moi mal, Johnny, Johnny, Johnny [*]… Envoie-moi en enfer !


On peut épiloguer. Les sociologues (ou médiologues, comme dirait l'autre) vont le faire. Ils vont prendre le côté symptomatique de ces "jeux". Ils vont dire qu'il s'agit de symptômes d'une maladie grave dont souffre notre société. Et ils vont oublier ceux qui regardent, qui gardent dans leur tête les standards prétendûment "post-modernes" que les concepteurs leur injectent. Car notre société n'est pas encore à l'image de celle promue par ces concepteurs, par ces publicitaires qui nous hypnotisent pour mieux nous faire bouffer leur société d'hyper-marché. Pas encore, Diego !


En tout cas : j'ai appris quelque chose en perdant une soirée à mater les bouffons ; j'ai appris la différence entre le rat et l'homme : aucun rat ne s'est jamais porté volontaire pour subir des expériences en laboratoire…!



[*] Magali Noël : Fais-moi mal, Johnny (Boris Vian 1956)

samedi 30 août 2003

Real TV (2003)

C'est hallucinant : un type est entouré d'une flopée de bombes, et il doit en choisir une; il a droit à des tête-à-tête, il leur roule des pelles, leur raconte des conneries sous le regard omniprésent des caméras, et elles sont sous le charme : il y a les couchers de soleil, les dîners aux chandelles, les balades romantiques; les décors sont étudiés, feutrés, luxueux; les scènes de drague sont entrecoupées de commentaires lâchés "en aparté" à la caméra par les filles et le type. Parfois on voit le harem sans son prince charmant, et parfois des musiques synthétiques veulent souligner le caractère dramatique du découpage. Toute cette mise en scène d'une stupidité monumentale est "réelle" : les filles sont réelles, elles sont réellement là pour "conquérir" le type qui est réellement beau gosse, sans doute réellement fauché et peut-être même réellement pas trop con quand il n'a pas une caméra dans la gueule. Mais à l'écran le résultat n'est que fantasme. Et si on prend la peine d'analyser ce fantasme, on trouve des choses réellement hallucinantes.

Alors que veulent obtenir ces émissions? quelles sont leurs intentions réelles? - La réponse la plus triviale est qu'elles veulent obtenir la plus large part d'audience possible. Elles sont formatées pour attirer un maximum d'annonceurs et de sponsors. Elles visent la consommation. Or leur contenu est la chose la plus sérieuse au monde. Ainsi on associe consommation et amour. Le maître mot est la séduction. Cette séduction est évidemment la séduction de la marchandise. L'amour est donc une chose qui se marchande, se négocie, se joue dans la rivalité économique, la concurrence acharnée. Ces femmes veulent obtenir, comme les concepteurs de l'émission sur le "coeur" du public, des parts de marché sur le coeur du beau gosse qui est placé dans la situation rêvée du consommateur impudique.

Pour clore l'épisode, on assiste à la "cérémonie de la rose". On entre dans la dimension symbolique. Elle est d'une pauvreté abyssale. Ces gens-là fabriquent des symboles à la portée de n'importe quel pauvre type sur son canapé dans une piaule de banlieue sordide. - Comme le présentateur s'empresse de le répéter, le beau gosse n'a plus que six roses (et, après tout ce champagne, une cirrhose) à offrir. Or il y a dix candidates. Une véritable peau de chagrin. Ou le jeu des chaises musicales, au choix. À chaque nomination, un jingle se déclenche, et toute la "cérémonie" est encore nappée de synthétiseurs. Antonin Artaud aurait peut-être lâché sa formule du "théâtre de la cruauté" à ce propos. Je n'en suis pas convaincu. Mais toutes ces émissions fonctionnent sur une cruauté, une monstruosité sous-jacentes qui, une fois encore, pointent l'horreur économique dans laquelle nous sommes appelés à vivre, à nous sentir à l'aise, à consommer. Ainsi ces émissions ont quelque chose de pédagogique. Elles veulent formater les esprits. Et leur "cible" est souvent très jeune. Allez leur dire qu'on peut vivre d'amour et d'eau fraîche. L'eau est réellement polluée par nos industries. Et l'amour aussi...

Mais soudain, l'une des filles refuse la rose du beau gosse. En aparté, elle dit qu'elle n'éprouve rien pour lui. Je lui trouve un côté Jospin. Lui aussi, il a fini par refuser la rose. Je reprends espoir et je zappe. C'est mon choix.

jeudi 28 août 2003

Canicule (2003)

Paris, le jeudi 28 août 2003

Les médias ont des mots paravent pour informer les gens, expliquer les événements : pour l'été le plus chaud depuis 1873, date de composition de la Saison en Enfer du poète Rimbaud (avril/août de cette année-là), on a trouvé le mot canicule ; et on explique avec ce mot les 450 morts oubliés dans les morgues parisiennes, les 3000 décès* exceptionnels en France (plus de la moitié dans l'agglomération parisienne), en majeure partie des anciens (ou, comme on préfère dire : "des personnes du troisième âge") ou encore, ce matin, les millions de "poulets industriels" en Bretagne, "victimes de la canicule"... Dans ces 130 années suivant la Saison en enfer, on a inventé, dans le désordre : le moteur à essence, les centrales nucléaires, la climatisation, le Frigidaire, l'avion à réaction, le téléphone portable, le world wide web et la télévision...! Et la famille occidentale a été détruite pour des raisons qu'il serait trop ardu de discuter par cette chaleur. Un contemporain de Rimbaud a d'ailleurs très bien documenté par l'absurde cette destruction de la famille dans la Vienne fin-de-siècle en proposant la thérapie de la psychanalyse moderne à ses descendants... D'autre part, "sans transition", on nous parle, depuis longtemps déjà, d'un "réchauffement climatique" aux conséquences funestes, dont par exemple la fonte prévisible ou déjà effective des glaciers polaires qui augmenteront le volume des océans jusqu'à immerger des villes côtières comme New York, Rio de Janeiro, Hambourg, La Haye, Barcelone, Marseille, Naples, Venise et bien d'autres. Nos digues humaines ne pourront rien contre le déchaînement prévisible ou déjà effectif des éléments naturels à la suite d'un dérèglement écologique comme celui que nos activités planétaires occasionnent...

Canicule... quelle immense entreprise de désinformation... quelle insulte à l'intelligence populaire... quel nivellement vers le bas...! Pourquoi ne nous parle-t-on pas des effets néfastes de l'ozone (ou de l'absence d'ozone au-dessus des pôles), de la pollution, et de l'état de nos sociétés industrielles avancées où la famille, la sociabilité, les communautés se trouvent systématiquement démantelées, démembrées, cassées, pour produire des autistes dont l'automobiliste contemporain est la figure la plus représentative...?

vendredi 9 mai 2003

Ennemi

~ mercredi 30 avril 2003 ~


sur : www.lepoint.fr   

Depuis le début de la semaine, un visage surdimensionné s’affiche sur les devantures des kiosques à journaux : c’est un barbu enturbanné, sans âge, aux yeux cernés, qui essaye de sourire humblement, presque charitablement. L’hebdomadaire politique, qui fait ainsi sa promotion en ville, titre: Le vrai ennemi. - Dans le débat télévisé du lundi soir, l’auteur d’un livre sur les réseaux terroristes islamiques, dont cet hebdomadaire publie des extraits, dit qu’il revient d’une enquête de huit mois à Karachi (Pakistan), où il aurait collecté une série d’informations nouvelles (pléonasme) qui devraient générer la plus vive inquiétude chez nos concitoyens, et notamment celle-ci : le barbu enturbanné pourrait se procurer, voire détenir "la bombe", quand, depuis un certain temps, ce vrai ennemi a disparu de la surface de la terre et qu’on n’est même plus sûr s’il est encore de ce monde. Il se comporte donc un peu comme un ennemi virtuel qui, cependant, incarne une menace réelle...

Cette notion même d’ennemi sanctionne toutes les idéologies qui divisent aujourd’hui la population mondiale en bons et méchants, fidèles et mécréants, selon les chapelles. Qu’elles soient libérales ou autoritaires, ces conceptions du monde ne donnent de fait qu’une seule alternative aux peuples qu’ils abreuvent de bonnes paroles  : vous êtes avec ou contre nous, amis ou ennemis. - Et, bien entendu, tout le monde pense détenir la vérité. Tout le monde est convaincu d’appartenir au camp des bons. Après la Seconde guerre mondiale, beaucoup de nazis convaincus le pensaient encore, ignorant le réel de Birkenau, Stalingrad, Dresde... Quand les Anglais ont pilonné les femmes et les enfants de Dresde (30.000 morts "officiels", bien plus selon d’autres sources), - et quand les Américains ont lâché "la bombe" sur Hiroshima et Nagasaki, - ils le faisaient au nom de la "liberté". De même, à Birkenau ou Auschwitz, les bons pères de famille étaient convaincus de n’exterminer que des "sous-hommes", des "communistes", des "traîtres", des "dégénérés". 
 
Ce qui est exclu de tous les discours officiels des idéologues de service, - leur terrible non-dit, - c’est une souffrance proprement insoutenable. Car l’horreur ne connaît ni bons ni méchants. Son atrocité se partage entre les deux camps, ignore toute ligne de démarcation, tel le "nuage" de Tchernobyl. Voilà ce que les bons et les méchants idéologues passent sous silence : le bain de sang sans frontières que leurs discours sanctifient. - Soit dit en passant, du point de vue pragmatique, cette histoire d’ennemi n’est que l’adaptation du vieil adage: "Gouverner c’est diviser"... - Heureusement, certains ne sont plus dupes. Mais, à chaque fois que la guerre éclate, il est déjà trop tard pour réagir : une machinerie complètement sourde à toute pacification se met alors en route, que personne ne peut plus contrôler. Et ça, les soldats le savent bien mieux que tous les civils. L’homme qui veut arrêter la guerre au milieu d’un champ de bataille est semblable à Don Quixote. Ou au Charlot des Temps Modernes. - Il faut donc réagir avant qu’ils n’arrivent à leurs fins macabres, tous ces apôtres cybernétiques qui veulent notre bonheur jusqu’à l’étouffement...

Mais revenons un instant à l’affiche placardée sur les kiosques, comme un Wanted à l’intention des chasseurs de prime du Far-West. Ce qui gêne, dans la figure d’un tel ennemi, c’est son caractère double: On a l’impression paradoxale qu’il est fabriqué de toutes pièces par une imagination morbide et qu’il peut pourtant frapper à tout instant dans le monde réel comme il l’a déjà fait, de façon tout à fait "spectaculaire". De plus, ses passages à l’acte possèdent une dimension symbolique qui a permis de fédérer un grand nombre de "frères" sous une bannière méchamment prosélyte. - De l’autre côté de la barrière, la campagne américaine en Irak a été "sanctifiée" par le symbole d’une "guerre de libération", qui peut déjà être considérée comme un échec car le résultat, pour l’heure, n’est que chaos, destruction, souffrance et désir de revanche. - D’ailleurs, le barbu enturbanné avait été étrangement absent de la campagne irakienne, ciblée sur le déboulonnage de celui qu’on continue d’appeler, par habitude journalistique, le "Raïs". Et puisque ce déboulonnage doit être considéré comme un succès, on s’empresse de ressortir le barbu enturbanné du placard. - On a beaucoup insisté sur le fait qu’il est une créature des services secrets américains. Quoi qu’il en soit, cet homme possède une dimension de bouc émissaire virtuel qui arrange un peu tout le monde. Voilà pourquoi on peut aller jusqu’à dire que même si ce vrai ennemi n’existait plus, certains faux amis, à coup sûr, le réinventeraient. 
 
Ajout
(vendredi 9 mai 2003) 

 
Ce matin, j’entends à la radio que le quotidien Le Figaro présente aujourd’hui un article où une historienne, chercheuse au CNRS, se dit "pratiquement convaincue" de la mort de l’ennemi en question. On s’empresse d’ajouter à la radio que, même sans lui, son mouvement constitue toujours une menace très réelle et très grave. Ben voyons. 
 
Avec l’article, le site web du Figaro montre cette image :


lundi 21 avril 2003

[Irak 2003] Journal de guerre (extrait 6)

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Épilogues (samedi 19 avril 2003)


Pendant quelques jours, il a fait 25°C à Paris. Une chaleur infernale pour la saison. Les touristes en bermudas croisaient des apaches emmitouflés qui n'ont pas consulté la météo avant de crapahuter sur les boulevards. Et les paysans du Nord-Ouest de la France commencent à se plaindre de la sécheresse...!

Je n'ai suivi les actualités irakiennes que d'une oreille distraite ces dernières quarante-huit heures. Le repos du guerrier, si j'ose dire. Et je n'avais plus envie d'être un porte-voix. Je ne suis pas leur secrétaire. Personne ne me paye pour ça, et je n'ai pas cherché à me placer dans ce boulot-là. Mais si j'ai bien compris les titres des journaux, la guerre en Irak est finie, même si personne ne prend encore le risque de titrer clairement dans ce sens. À plusieurs reprises, les soldats américains, - "flippés", à ce que l'on dit, - ont tiré dans la foule, à Mossoul d'abord, où il y aurait eu une quinzaine de morts. Cette ville et d'autres sont loin d'être "sécurisées". - On annonce un grand pèlerinage chiite à Kerbala où plusieurs millions de fidèles sont attendus. Hier soir, un reportage sur les religieux de cette confession, en désaccord avec la minorité sunnite qui réside principalement à Bagdad, fait penser que cette population majoritaire en Irak souhaiterait un État islamique sur le modèle de l'Iran. Tout porte à croire, en cette semaine pascale, que la côte des religions monothéistes, aux interprétations et remaniements issues du Moyen-Age, ne cesse de grimper chez les pauvres gens. Comme s'il n'y avait jamais eu de grande civilisation arabe prônant l'éclectisme et la tolérance, de Renaissance occidentale, de Siècle des Lumières (Aufklärung). Comme s'il n'y avait jamais eu d'histoire de l'humanité, au sens collectif, évolutif, progressif.  - À Bagdad, des souches de virus dangereux (comme celui de la polio) ont disparu d'un laboratoire pillé, ce qui fait naître une vive inquiétude. On épilogue également sur les pillages des Musées archéologiques de Mossoul ("Nimrod") et de Bagdad, dont les quelque 200.000 pièces ont disparu ou été cassées. À ce propos, j'ai trouvé, hier après-midi dans l'un des passages parisiens chers à l'écrivain Walter Benjamin (1892-1940), un livre de la philosophe Simone Weil (1909-1943), La pesanteur et la grâce, où j'ai lu ces lignes: 


 "Tendance à répandre le mal hors de soi: je l'ai encore! Les êtres et les choses ne me sont pas assez sacrés. Puissé-je ne rien souiller, quand je serais entièrement transformée en boue. Ne rien souiller même dans ma pensée. Même dans les pires moments, je ne détruirais pas une statue grecque ou une fresque de Giotto. Pourquoi donc autre chose? Pourquoi par exemple un instant de la vie d'un être humain qui pourrait un instant être heureux?"

Ce matin, le quotidien Libération (daté du 19 & 20 avril) ne consacre plus qu'une seule double page aux nouvelles de l'Irak, surtitrée: Les Américains sont un moindre mal. On s'attarde sur l'apparition télévisée de Saddam Hussein diffusée hier par Abou Dhabi TV, un nouveau "bain de foule" qui aurait été filmé le 9 avril dans les quartiers Nord de Bagdad. L'éternelle interrogation fait son come-back: Est-ce "le vrai ou un sosie"? Le papier d'Annette Lévy-Willard insiste: Vrai Saddam? Ou son double? Vieilles images? Montage? Voix trafiquée? Les experts se sont succédé(s) vendredi pour donner leur avis, pendant que la Maison Blanche déniait toute crédibilité à ces images de Saddam Hussein et de son fils, Qoussaï, prenant un bain de foule le jour de la chute de Bagdad... On trouve également sur cette double page l'information annoncée hier par les journaux télévisés, reportages à l'appui: La firme américaine Bechtel rafle les chantiers de reconstruction. Ce contrat lui rapporterait la somme de 680 millions de dollars. L'un des directeurs actuels de cette société, George Schultz, appartenait au gouvernement Reagan, tout comme Caspar Weinberger, qui faisait également partie du comité directeur de Bechtel. - Enfin, on annonce que la prière du Vendredi a été suivie d'une manifestation où une foule de plusieurs dizaines de milliers de personnes scandait: Non à Bush! Non à Saddam! Oui oui à l'Islam!...

Le "journal de la mi-journée" sur la chaîne publique France 2 ouvre sur le week-end pascal, les embouteillages sur les autoroutes, puis évoque un incendie en Bretagne dû à la sécheresse, les cérémonies de la Pâque chrétienne à Rome, les mesures d'hygiène prises à Hong-Kong pour combattre la "pneumopathie", le congrès du Front National, un an après le succès de son leader au premier tour des élections législatives en France. Puis seulement vient une page assez succincte sur l'Irak: On annonce le départ des marines remplacés par 30.000 hommes d'infanterie stationnés au Koweït, appelés à "sécuriser le territoire", à "rétablir l'ordre", une manière pour le Pentagone de "marquer la fin des opérations militaires en Irak". On fait état de la capture d'un cinquième dignitaire de l'ancien régime: il s'agit du ministre des Finances, "ami personnel" de Saddam Hussein. On mentionne les manifestations chiites hostiles à une "occupation américaine". Et on diffuse un reportage sur la ville de Bagdad, où la vie recommence à être "normale", si l'on excepte le manque d'eau et d'électricité. Par deux fois, l'expression après-guerre est prononcée au cours de ces brefs reportages pour caractériser la situation présente en Irak. Et le mot paix reste tabou.


dimanche 13 avril 2003

[Irak 2003] Journal de guerre (extrait 5)

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Vingt-troisième jour de printemps
(samedi 12 avril 2003)


Je ne vais plus compter les jours de guerre en Irak. Ce serait le vingt-quatrième, aujourd'hui. En tout cas, ce n'est sûrement pas le premier jour de paix. La première pensée en vue de la paix est bien triviale: Tous les Américains ne sont pas des "va-t-en-guerre" ou des "capitalistes". Tous les Musulmans ne sont pas des "fondamentalistes" ou des "terroristes". Tous les Juifs ne sont pas des "argentiers" ou des "sionistes". Etc. Comme en France, la moitié des gens dans le monde sont très critiques vis-à-vis des décisions prises, des actes d'agression commis par leurs leaders. Mais la haine entre les Juifs et les Arabes est quotidiennement attisée par les idéologues. C'est un sport national dans certains pays. Alors que, pendant très longtemps, les peuples dits "sémitiques" ont vécu ensemble dans la paix et la tolérance. Et l'identification des intérêts américains et israéliens par les peuples arabes est également cousue de toutes pièces. C'est une façon d'articuler une haine contre l'Amérique qui prend sa source ailleurs. Dans la pauvreté, la fierté des uns et la richesse, l'arrogance des autres. Que l'on puisse s'opposer à un libéralisme radical comme il est pratiqué aux États-Unis par les gens de pouvoir, rien n'est plus naturel. Surtout quand on est pauvre. Un jour, il faudra un partage équitable des richesses sur cette planète  pour faire cesser toute la violence, toute la destruction inconsidérée. L'inégalité des termes de l'échange (entre matières premières et produits industriels) est patente. Tous les enfants la connaissent. L'abîme entre les monnaies fortes ("devises") et les "monnaies de singe", entre les salaires des uns et ceux des autres pour un même travail, une même tâche, les injustices sociales de manière générale, l'exploitation, le viol des enfants, voilà ce qu'il faudra un jour éradiquer dans le monde. Le plus vite sera le mieux. L'administration nord-américaine actuelle ne lèvera pas le petit doigt dans ce sens. Comme elle se moque des dégâts causés par l'industrie et les activités humaines dans ce que, prétentieusement, narcissiquement, nous nommons notre "environnement". Mais l'Europe en construction devrait y travailler. Dès maintenant. Elle subventionne son agriculture pour éponger l'inégalité entre le prix des produits de la Terre et ceux des usines. Il faut au contraire surtaxer les objets industriels (en incluant dans leur prix le nécessaire recyclage et la nécessaire restauration de l'équilibre écologique troublé par les activités industrielles) pour réduire cette inégalité au bénéfice des paysans, des artisans du monde entier. Il faut exiger que tous les citoyens de la Terre utilisent la même monnaie. Que, pour tous les citoyens de la Terre, il y ait la même durée quotidienne et le même âge légal de travail, la même assistance et couverture médicale, les mêmes minima sociaux quand ils sont sans rien. C'est un rêve. Un rêve de paix.


mercredi 9 avril 2003

[Irak 2003] Journal de guerre (extrait 4)



Vingtième jour de guerre
(mardi 8 avril 2003)


Je coupe le son. Et j'essaie de m'imaginer, dans ce crépuscule parisien apparemment paisible, la nouvelle nuit d'enfer qui vient de commencer là-bas. Tandis que le public d'ici, déjà, se lasse de cette "couverture médiatique" qui lui apporte quotidiennement l'horreur humaine dans les assiettes. Faut-il l'appeler saine, cette indifférence? - Il se trouve que les prime time tombent au moment des repas. Où est la cause ? Où est le vice ? En tout cas, je trouve qu'il est malsain d'engloutir de la nourriture le regard vissé sur les champs de bataille. Si les gens sont tellement seuls qu'ils ont besoin de bouffer devant leur télé (au lieu de parler ensemble), qu'on leur donne au moins du bon divertissement. Et la guerre n'est pas un bon divertissement. Qu'on se le dise, au besoin. Du moins pas pour ceux qui l'ont vécue ou la vivent là-bas et partout ailleurs, - ceux qui connaissent les affres de la persécution réelle, la menace de mort omniprésente, la peur pour les proches. - Et la télé de Bagdad n'émet plus. Il n'y a plus d'électricité. Plus d'eau. Que font les pauvres gens dans le grondement incessant, obsédant de la machine de guerre? Comment rassurent-ils leurs enfants qui pleurent? Comment se consolent-ils? Se blottissent-ils les uns contre les autres? Quelle musique écoutent-ils pour apaiser leur anxiété? - Le problème le plus pressant pour nos sociétés occidentales est celui de la solitude qui résulte de notre indifférence les uns vis-à-vis des autres, de notre égoïsme issu d'un système basé sur la valeur marchande de la personne humaine (et de tous les autres êtres naturels). Or la vie n'a pas de prix. Et la nature n'en a pas davantage, n'en déplaise à ses exploitants du monde entier. Ou bien qu'on me dise le prix du soleil. Le prix d'un ouragan. Le prix d'une comète. Et qu'on me dise si le prix de la vie de Vincent Van Gogh équivaut à la somme que son œuvre réunirait aujourd'hui sur le marché de l'Art. Ou à ce qu'il en a retiré de son vivant. Et qu'on me dise surtout si cette vie, ou une autre, a un prix plus élevé ou plus bas que celle de la gamine d'un paysan irakien, morte par overkill américain. - Oui, quelle musique écoutent-ils, les pauvres gens assiégés? Quelles pensées ont-ils? Des pensées de haine? Se plaignent-ils? Gardent-ils le silence? Se racontent-ils des histoires? Et lesquelles? 


samedi 5 avril 2003

[Irak 2003] Journal de guerre (extrait 3)

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Seizième jour de guerre
(vendredi 4 avril 2003)


Temps radieux. Je n'ai pas allumé la radio ou la télé dès le réveil. C'était devenu un réflexe. Le jeu de massacre est tellement sophistiqué que cette victoire finale ne fait aucun doute. Mais on ne sait toujours pas sur quoi. Le terrorisme? On ne triomphe pas du terrorisme avec une armée régulière. Saddam Hussein? N'existe-t-il pas en plusieurs exemplaires? Sur le peuple irakien? Lequel? Kurdes? Chiites? Sunnites? Bagdadis? Paysans? Gros bonnets? Pétroleuses? Petites gens? Et ne devait-il pas être "libéré", ce peuple? Mais de quoi, au juste? De l'emprise des religieux? L'Irak était déjà un état laïque. Les tirades islamistes de Saddam sont tout aussi opportunistes que les harangues WASP de George Walker. Dans le métier, on cherche à fédérer. Et the Name of God n'a jamais aussi bien marché qu'aujourd'hui, - si : au Moyen-Age !… La religion musulmane avait été un progrès pour cette humanité monothéiste, lorsqu'elle a produit une civilisation rayonnante autour d'illustres penseurs comme Ibn-Sina, par exemple (connu aussi sous le nom d'Avicenne, né en 980). Sait-on que Ibn Sina a étudié la médecine et la philosophie à… Bagdad?! - La phase finale du christianisme, avant la "séparation de l'Église et de l'État", avait été terrible : le penseur "panthéiste" Giordano Bruno, par exemple, a été brûlé vif en août 1600 sur la place publique à Rome… Et si l'Espagne avait été un modèle de coexistence pacifique entre les religions et les pensées durant des siècles, l'Inquisition qui suivit la Reconquista a été une succession d'horreurs et de barbarie ("civilisée")… Enfin, les Juifs d'Amsterdam n'avaient rien trouvé de mieux à faire que d'excommunier et de bannir leur plus grand philosophe depuis Maïmonide : Baruch (Benoît) de Spinoza qui, au 17ème siècle, s'était prononcé contre l'autorité religieuse en politique, contre l'esclavagisme et plutôt pour un régime démocratique (comme dans le Traité Théologico-Politique, paru en 1670, anonyme)… Et aujourd'hui? Régression partout. La religion jadis la plus tolérante entame une nouvelle phase d'inquisition. Le Judaïsme ressemble, chez les extrémistes israéliens, à celui qui sévissait du temps de Jésus en Palestine (chez les Saducéens, par exemple). Et un certain christianisme extrémiste pratiqué aujourd'hui ressemble de plus en plus à une secte américaine comme le KuKluxKlan
Le problème est simple: L'État et l'Église, dans la plupart des pays du monde, ne sont pas séparés. Sharon, Bush, Saddam, Arafat, Bin Laden et tous les autres ne jurent plus que par Dieu. C'est que ça marche. Les pauvres gens y croient. Aucun de nos intellectuels brillants ne s'est jamais donné la peine de leur expliquer les avantages d'un État laïque, tolérant, fédéral. Peut-être n'a-t-on pas intérêt à le leur expliquer. Et peut-être leur a-t-on expliqué tellement de choses, tout en les exploitant sauvagement, qu'ils ne croient plus à rien, pas même à Dieu, parfois. Peut-être veulent-ils simplement qu'on leur fiche la paix…



mardi 1 avril 2003

[Irak 2003] Journal de guerre (extrait 2)

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Treizième jour de guerre
(1er avril 2003)


Solitude. La guerre, les persécutions, ça crée la solitude. Anne Frank. Pas de nouvelles d'Anne Frank à Bassora ou à Nassiriya. Dans nos rêves les plus osés, nous rêvons d'une nouvelle humanité, à Berlin, Beyrouth ou Bagdad, villes pilonnées. Dans les bunkers. Huis Clos : "L'enfer, c'est les autres"… Alors nous nous prenons à rêver d'une humanité nouvelle…
Aujourd'hui, tous les barjots vont faire leurs farces sur le terrain : je n'ose même pas allumer la radio. Déjeuner en paix. Sans tomates farcies.
Pourquoi un nième journal de guerre? Mais surtout : pourquoi une nième guerre? Hier, dans l'émission Mots croisés (France 2), Kouchner (apparenté PS) s’est prononcé pour cette guerre. Si j'ai bien compris. Mais les politiciens, même s'ils sont médecins, peuvent raconter des conneries. Il n'y a qu'à voir les autres...
Je dois dire que je suis contre la guerre par principe. Comme d'autres sont végétariens. Une petite côte d'agneau de temps à autre, c'est contre le principe. Les Musulmans ne boivent pas d'alcool. Par principe. Or s'il est libéral, un politicien bouffe, en principe, à tous les râteliers…
Mais me voilà cynique, et je n'aime pas ça. C'est cette guerre… Elle nous rend un peu de nos instincts basiques : nous sommes tous des cyniques parisiens….
En effet, l'optimisme n'est pas de mise par temps de guerre. C'est mauvais pour la vigilance. Ça peut partir de n'importe où, dit le pessimiste. Et il fait gaffe où il met les pieds.
Klaxons. La guéguerre des automobilistes. Les utilisateurs. Les petites gens d'ici. Ceux qui achètent l'essence qui est produite là-bas où ils se battent. Là-bas sur le "terrain".
Je me demande ce que serait une véritable écriture des événements. Ici, nous écrivons par empathie. Nous repensons aux récits de nos parents, grands-parents… La guerre, ses horreurs et ses monstruosités, ont toujours existé. C'est ce qu'on prend pour argument dans la démonstration de sa nécessité en toute éternité. Or il y a des coupures. On les oublie trop facilement. L'évolution n'est pas continue, elle procède par sauts, par "révolutions"… les mouvements pour la paix sont issus de la Révolution de 1966-69 (année érotique)… Un jour, une humanité existera peut-être, qui aura compris le sens de cette révolution. Et avec un peu de chance, elle survivra : ça, c'est de l'optimisme, mais il n'empêche en rien de commencer le travail dès aujourd'hui et de rester vigilant du côté obscur…
Aujourd'hui, Premier avril, je n'allumerai pas la radio. Je ne mangerai pas de guerre au déjeuner et au dîner. Aujourd'hui, j'oublie le côté monstrueux de notre espèce. Je ne prendrai ni porc ni tomates farcies. Aujourd'hui, j'écoute ma voix intérieure. Socrate l'appelait son daimon. Certains excessifs disent même qu'elle est directement branchée sur le Cosmos. En tout cas, elle ne sera pas branchée sur France-Info.
Je m'aperçois que je me suis fait ankyloser par les discours ambiants. Ces commentateurs, chroniqueurs, animateurs ont la parole facile : des pros du propos et de la prose. Et ils vidé les mots de leur sens. Recréé le syndrome de Lord Chandos (Hugo von Hoffmannsthal, 1901). Mais si nous perdons le sens des mots, que nous restera-t-il, à nous, êtres de parole? les gestes? les images?
Ah les images ! - Oui, c'est sans doute aussi une guerre des images. Avec les images virtuelles, tout est possible. Ainsi, nous ne distinguons plus le réel de l'imaginaire et du symbolique. C'est un grand foutoir où les apparences sont trompeuses…
Il faut peut-être revenir à la perception sensible du monde réel, à quelqu’un comme Thomas. Certaines choses sont réellement impossibles, les hommes sur le terrain devraient se le tenir pour dit. Un jour, eux aussi, ils partiront, disparaîtront. Et que laisseront-ils aux enfants? Des charniers et des ruines. Ils ne feront pas une "belle mort" puisque leur vie était une succession de massacres et que leur idéologie, si elle se drapait de belles valeurs, comportait une dimension pragmatique vouée au crime, au viol, au meurtre. Ils mourront dans d’affreux cauchemars. Ils seront tourmentés. Pas besoin de sermons théologiques pour ça. Leur mauvaise conscience suffira amplement. Puisque leur idéologie se drapait de belles valeurs…
Et c'est vrai sur tous les fronts. Il faut confronter les discours aux actes, mesurer la théorie à la pratique de ceux qui parlent, montrer la pragmatique de ces beaux discours, toujours motivés par une "pensée de derrière", comme dirait Pascal. Dans le cas présent, on peut l’appeler : "mettre la main sur le pétrole" ou "bâillonner son peuple" ou encore "être expansionniste". C'est toujours une raison profondément matérielle qui motive des actes barbares comme ceux qui, par principe ou nécessité de survie, sont commis en temps de guerre. Les soldats ne sont ici que des exécutants, souvent de pauvres bougres qui n'ont rien trouvé de mieux à faire dans la vie. Ils sont souvent manipulés, endoctrinés. Et ils cherchent à ne pas se faire tuer, même s’ils ont compris l’inutilité de la guerre dans laquelle ils ont été embrigadés…
Cette inutilité était patente dès la Première guerre mondiale, après une vague d’enthousiasme où les conscrits partaient sur les champs de bataille "la fleur au fusil", serrant leur belle une dernière fois sur le quai d’une gare allemande ou française. Pour la suite, on lira les monologues de Bardamu dans le Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline. Ou Le feu  d’Henri Barbusse. Car quand la fleur fut fanée, il n'y avait plus que la boue et le sang, - le terrible réel d’une guerre parfaitement inutile, - parce que deux "vieilles démangeaisons" d'empereurs, comme dirait Rimbaud, amplement soutenus par les industriels des deux bords (qui ne se gênaient pas de fournir les deux camps), avaient décidé de jouer avec leur nouvel armement.
Mais on se réfère aujourd'hui à la Seconde guerre mondiale. C'est une référence constante. On dit que la Seconde guerre mondiale était nécessaire pour arrêter, éliminer le tyran, et on fait la chasse aux Pacifistes. On oublie que la tyrannie n’a été possible que sur le fond de l’humiliation et surtout des "réparations" de la Première guerre mondiale, impossibles à éponger par le gouvernement socialiste d’Ebert en Allemagne (1919-1925). Et la Première guerre mondiale était parfaitement inutile. Or elle est directement responsable de la terrible crise économique de l’année 1923 en Allemagne puis, par "accumulation", du crash mondial de 1929, parti de Wall Street un certain Jeudi noir.
Ensuite, un homme est venu faire le ménage : il a relancé l’armement, "nettoyé" les rues de ses 6 millions de chômeurs et propagé une idéologie meurtrière qu’il avait bricolé en taule, s’inspirant de toutes les conneries qu’il avait entendues dans sa vie. À qui la faute? à ceux qui disent des conneries? à ceux qui lui ont ouvert les portes du pouvoir? aux masses réduites à l’état de bêtes de somme qui répondaient par des bêlements et des meuglements à ses discours parfaitement incohérents, inconsidérés et surtout irréalistes…
Ici, la fleur au fusil se sera conservée un peu plus longtemps. Mais, entre 1941 et 1943, tout le monde aura compris en Allemagne que la guerre allait être perdue, même les dirigeants. Or ils ont continué d’envoyer des gamins au casse-pipe jusqu'en avril 1945…
La guerre d’aujourd'hui n'a rien à voir avec la Seconde guerre mondiale. C'est bien la Seconde guerre du Golfe. Et la situation d'avant guerre était bien moins menaçante. Le tyran allait être désarmé pacifiquement. Son peuple est devenu un peuple martyre à cause de l’embargo occidental et maintenant d'une barbarie guerrière dont les pires atrocités sont sans doute à venir. Mais, aujourd'hui, on tape sur un fantasme. Or personne ne peut abattre un fantasme avec des missiles, fussent-ils high-tech. Et le "problème des victimes civiles", voire d’un grand nombre de soldats (occidentaux et orientaux) utilisés comme chair à canon, va se poser avec virulence quand la paix sera revenue (si tant est qu'elle revienne).


lundi 31 mars 2003

[Irak 2003] Journal de guerre (extrait 1)



Pendant un mois, entre le 20 mars et le 21 avril 20o3, j'ai tenu une sorte de journal sténographique sur la Seconde guerre d'Irak et tout ce que l'on pouvait en dire à la radio et la TV françaises. Ne disposant alors que d'une connexion internet bas débit, qui me permettait tout de même de lire quelques journaux étrangers et de récupérer des images de presse, je publiais mes notes au jour le jour, bercé par l'illusion qu'elles pourraient avoir une quelconque résonance alors qu'elles restaient bien sûr parfaitement "invisibles". Les extraits qui suivent présentent quelques réflexions plus personnelles que cette astreinte et l'exposition permanente aux flux d'information ont suscité. Le lecteur intéressé peut cependant prendre connaissance de l'intégralité de ce dossier en cliquant sur > ce lien (74 pages / format pdf / 1,78Mb).


Septième jour de guerre
(mercredi 26 mars 2003)


Je pense la chose suivante: en temps de paix, on nous débite, à côté des films violents, une stupidité abyssale, des jeux télévisés d’une bêtise consternante, des débats à la mords moi le nœud, où une sphère privée sans intérêt est déballée sur une place publique hilare; en temps de guerre, on a trouvé un nouveau truc : on garde les détritus, et on rajoute une couche de fiente en direct; ainsi, après avoir été abrutis, hypnotisés par les incessantes publicités et promotions, les gens sont choqués, puis contraints à une indifférence bizarre, une fatigue, une lassitude, où ils ne savent plus quoi penser de ce monde, où ils se réfugient dans les quelques certitudes qui circulent ou qu'ils se sont eux-même forgées à la lisière de leurs expériences…


Les cloches résonnent. Des traînées oranges d’avions sur le ciel bleu pâle du couchant, des nuages de pollution. J’allume une cigarette. Je devrais arrêter de fumer. À Bagdad, j’aurais du mal à trouver du tabac, ce soir.
Avec cette "mondialisation" du "conflit", on ne peut pas dire que nous vivons en temps de paix, ici, en Europe. C’est une paix à crédit, comme dirait l’autre. Quand nous ne pourrons plus payer, le chaos viendra défoncer nos portes. Parfois, il lèche déjà nos seuils...
Je sens que je deviens amer et pessimiste. Je n’aime pas trop ça. Mais je ne suis que partiellement responsable, devant tant d’automatismes destructeurs qui inondent les écrans et les réseaux.
Les écrans. L’écran de l’ordinateur. L’écriture dans l’urgence. Il faut beaucoup de paix, intérieure ou extérieure, pour écrire, pour se couper du monde et plonger dans la vraie signification de la parole humaine, en temps de paix comme en temps de guerre.
Les oiseaux chantent l’arrivée du crépuscule. À Bagdad, l’enfer ne fait que commencer...


jeudi 20 mars 2003

[IRAK 2003] Prologues

Ultimatum
(mardi 18 mars 2003)


L’ultimatum est tombé. Lu sur un prompteur par un gentil monsieur, cette nuit à 2 heures, temps européen. Le gentil monsieur donne 48 heures à un méchant monsieur, à ses proches, à son gouvernement pour déguerpir. Mais le méchant monsieur qui se considère comme un gentil monsieur ne va pas se laisser expulser de son propre pays par le gentil monsieur qu’il considère d’ailleurs comme un méchant monsieur.


Ainsi, dans 48 heures, le gentil monsieur va lancer ses cohortes dans une course folle à travers le désert (sinon il va perdre la face) pour débusquer le méchant monsieur qui, quant à lui, n’est pas près de s’enfuir (sinon il va perdre la face).


Un ultimatum a toujours quelque chose d’inacceptable. Il y a une pragmatique de l’ultimatum. Sur un ton très hautain, on lance à l’adversaire : vous acceptez notre tutelle (et vous perdez la face), sinon c’est la guerre. Ainsi, l’autre est placé dans une situation où il n’a plus rien à perdre, puisqu’il renoncerait à son autonomie en acceptant l’ultimatum. Alors il joue le tout pour le tout. Et c’est l’escalade, le carnage, l’embrasement.


Les paroles de bon samaritain du gentil monsieur n’y changent rien. L’exil n’est pas une porte de sortie acceptable pour un homme de la trempe de ce méchant monsieur qui, comme le gentil monsieur, se cramponne au pouvoir et qui, de plus, compose sur le registre de la fierté orientale. Évidemment, il pourrait jouer les sauveurs, les magnanimes, s’en aller la tête haute en disant: "je m’en vais pour éviter le massacre inévitable de la population civile... j’aime trop mon peuple pour le faire souffrir inutilement..." Mais s’il agissait ainsi, ce serait un gentil monsieur... et comme, par définition, le méchant est un méchant, il n’a cure de faire souffrir son peuple inutilement... et il ne bougera pas de son bunker...


Le gentil monsieur a parlé d’un combat contre la haine, évoqué la liberté, une nouvelle vie paisible pour le peuple du méchant monsieur, sans agressions inopinées des peuples voisins, comme les pratiquait le méchant monsieur, comme il les pratiquerait encore, si on laissait faire les choses. Et on a laissé faire les choses depuis trop longtemps. Mais le gentil monsieur a également parlé de sécurité. De la sécurité de son propre peuple, voire du monde entier, le monde des gentils. La sécurité, c’est le plus important. Le gentil monsieur se sent agressé, et il se veut rassurant en promettant de prendre des mesures de sécurité renforcée sur son propre territoire. Puis il s’est adressé au peuple du méchant monsieur en disant que le grand jour de la libération était proche, en appelant les hommes à déposer les armes, en rappelant que les crimes seraient sévèrement punis, que l’exécution pure et simple des ordres ne serait pas une excuse valable devant les tribunaux militaires. Et, avant de souhaiter une bonne nuit aux gentils, il a recommandé de ne pas brûler les puits de pétrole. Il a dit qu’il s’agissait là d’une richesse qui appartiendrait au peuple bientôt libéré du méchant monsieur.


Quant au méchant monsieur, il a sans doute rigolé devant sa télévision en entendant ces paroles : décidément, ce garçon pense à tout, même à la politique de la terre brûlée... et le méchant monsieur a dû avoir une idée, l’une de ces idées qui fermentent dans la tête des méchants messieurs acculés... puis, au matin, il a rejeté l’ultimatum.


Et le reste du monde a vu clair dans le jeu du gentil monsieur, qui a tellement peur pour son peuple, qui aime tant la liberté et la paix : ce gentil monsieur ne veut surtout pas que les puits de pétrole flambent car il s’agit là du véritable enjeu de sa croisade. Mais ça, le reste du monde le savait déjà, comme il avait déjà vu les puits de pétrole flamber, le prix du baril grimper, la crise s’installer. D’ailleurs, le reste du monde célèbre cette année le trentième anniversaire de cette guerre qui ne cesse de pulser en sourdine, une guerre économique, sociale, où les salles d’attente des agences pour l’emploi et des bureaux d’aide ne désemplissent pas, où les gens dorment dehors, dans le froid et l’indifférence générale. Et si le gentil monsieur passe, comme tout le laisse présager, à l’acte, on peut affirmer avec un pessimisme tempéré que cette guerre n’est pas près de cesser...

mardi 25 février 2003

Nécro (2003)

Billet écrit le 25 février 2003

"Nécro"


- T’as entendu ? il est mort !
- Qui ça ?
- Blanchot.
- Connais pas...
- Quoi? tu connais pas? t’as pas lu L’Arrêt de Mort ?

Etc. Un dialogue de nécrophiles. De préférence sur une tombe du Père Lachaise...

- T’as vu, on est sur Balzac !
 - ...?!?

Puis nos deux nécrophiles se retrouvent dans une brasserie devant leurs bières, et le dialogue se poursuit:

 - ...Alors, ils m’ont collé la nécro de Blanchot...!
- C’est qui ça...?
- Je viens de t’en parler, sur Balzac...

Mais prenons plutôt deux critiques littéraires pour poursuivre ce dialogue. Ils se vouvoient. C’est l’usage. Cherchez la femme...

- ...La nécro de Blanchot...? Vous l’avez connu...?
 - Très peu... Et je l’ai très peu lu, surtout...
- Alors comment vous allez faire...?

 - J’ai demandé à un camarade...

Deux cigarettes plus tard:

- C’est dur de mourir...
À quatre-vingt-quinze piges ?
-  À propos de piges, je voulais vous demander : Jean-Pierre Miquel, vous l’avez bien connu...?