vendredi 2 juin 2017

Bien-pensance (correct thinking)




Il y a quelque chose dans cette expression qui la rend éminemment suspecte quand on considère la sanction qui fut appliquée aux écrivains indésirables sous le régime nazi : il arrivait quelquefois qu’on les laisse vivre, mais on les frappait alors de « Schreibverbot », littéralement : d’« interdiction d’écrire ». Or, il s’agissait bien d’une mise à l’index et donc d’une interdiction de publier. En effet, personne ne peut raisonnablement empêcher un écrivain d’écrire : sans papier, encre et plume, il continuera d’écrire dans sa tête. Il en va de même pour la « bien-pensance » : en fait, il s’agit de « correct talking », de « parler correctement ». En principe, ce ne sont donc pas les « pensées » mais bien leurs expressions publiques, leurs publications qui sont mis en cause. Mais alors, les adversaires déclarés de la « bien-pensance » pensent-ils sérieusement que le « discours correct » des uns et des autres exprime le « fond » de leur pensée ? Ou bien veulent-ils réellement frapper de Denkverbot, d’« interdiction de penser » les cibles de leur vindicte ?

lundi 15 mai 2017

Ephémère effet Schulz

 
Martin Schulz, photo : Reuters

3:0 s’exclame la presse au pays du football, puisque les sociaux-démocrates allemands (SPD) ont perdu les trois élections « régionales » (Landtagswahlen) de l’année en cours dans la Sarre, le Schleswig-Holstein et la Rhénanie-du-Nord-Westphalie (NRW), cette dernière ayant eu lieu ce dimanche 14 mai 2017 dans le Land le plus peuplé du pays (quelque 18 millions d’habitants sur un peu plus de 82 millions, soit environ 22 % de la population de RFA) qui, surtout, a été le bastion quasi imprenable du SPD depuis les années 1960.

Pourtant, voici quelques mois encore, l’arrivée de Martin Schulz à la tête de la social-démocratie allemande a provoqué un sursaut dans les sondages qui a propulsé l’homme de Bruxelles au rang de vrai challenger de Mme Merkel : « Der Schulz-Effekt », s’exclame la presse au pays de la bière et du « Polit-Talk ». - En effet, et contrairement à ce que l’on pouvait croire ou craindre, le président du Parlement européen (2012-2017) a fait place à un authentique social-démocrate, ancré dans sa Rhénanie natale et son milieu populaire d’origine. De surcroît, le prestige de sa fonction précédente lui apporte une forme de crédibilité grâce à son expérience et sa notoriété à l'échelle de l’Europe, qui n’a rien à envier à celle de Mme Merkel.

Et voilà que Hannelore Kraft (SPD), la ministre-présidente sortante de NRW, qui gouvernait le Land en coalition avec Les Verts depuis 2010, y encaisse une sévère défaite en dépit du « Schulz-Effekt », faisant sérieusement revoir à la baisse des pronostics plutôt optimistes pour l’élection du Bundestag en septembre 2017.

Mais le Rhénan bourru en costume bruxellois n’a peut-être pas dit son dernier mot. En éclaireur dévoué, Sigmar Gabriel (SPD), l’actuel vice-chancelier « GroKo »* et ministre des Affaires Étrangères, s'est d'ailleurs précipité à l’aéroport ce lundi 15 mai 2017 pour accueillir le nouveau président français et – à ce qu’il paraît – l’entretenir d’une Europe plus politique et sociale, ou en tout cas un peu moins « merkelisée ». Plus tard, la conférence de presse des deux chefs d’État après le sempiternel passage en revue des troupes suivi d’une heure de « causerie », s’en est un brin – un brin seulement – ressentie. À la séance de pose pour les photographes, il y eut un bref flottement dû à la déconcentration momentanée du nouveau président français où le spectateur averti a pu se souvenir du récent denied handshake à la Maison Blanche. Puis, avec un sourire résolument photogénique, Emmanuel Macron a accepté la main tendue de Mutti pour la serrer chaleureusement dans la plus pure tradition de « l'amitié franco-allemande ». Cependant, on aura peut-être également perçu l'ombre d'un doute dans son regard : éphémère, l'effet Schulz ? - Et, dans la perspective des élections de juin en France, ce doute a très certainement été partagé.


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* GroKo = Große Koalition : la Grande Coalition CDU/SPD dirigée par Angela Merkel

samedi 13 mai 2017

Rudiments de pensée I

I

1. – Outils de la pensée, les mots ont été vidés de leur sens par les utilisations idéologiques, publicitaires, médiatiques. Visionnaires, quelques écrivains s’en sont aperçus très tôt, comme Hugo von Hofmannsthal dans sa Lettre de Lord Chandos (1902). Se réfugiant pour certains dans l’archaïsme et la réification, pour d’autres dans la dialectique ou encore la logique formelle, les penseurs du 20e Siècle ont mis bien plus de temps à s’apercevoir que leurs outils étaient devenus inutilisables. Peut-être quelques-uns s’en rendent-ils compte aujourd’hui quand beaucoup d’autres continuent de plus belle à dispenser leurs visions du monde comme si rien ne s’était passé.

2. – La complexité du monde présent – divisé en une infinité de spécialités, les unes plus pointues que les autres, chaque discipline tenant un langage incompréhensible pour toute personne extérieure ou non initiée – est proprement effrayante : si les philosophes de l’Antiquité ou même des Lumières pouvaient encore avoir une vue d’ensemble sur les connaissances de leur époque, les penseurs contemporains se voient obligés de s’en remettre aux « vulgarisateurs » qui, en prétendent réduire la complexité des disciplines scientifiques qu’ils présentent, les rendent encore plus opaques ou incompréhensibles.

3. – À côté des vérités dites scientifiques qui, de nature empirique, sont éminemment temporaires, nous voici à nouveau confrontés au règne de l’opinion, de la doxa, aux croyances et légendes, dont les sciences s’étaient fait fort de nous délivrer. Est-ce cette prétention même qui, par son caractère autoritaire, imposé, engendre la régression, telle la réaction d’un enfant récalcitrant qui refuse « l’âge de raison » ? Est-ce le besoin humain de spiritualité ou de métaphysique que les prêcheurs dénaturent en le subordonnant aux motifs séculaires des puissants de ce monde ? Ou bien est-ce l’application contemporaine des sciences – cette « expérimentation totale », ce culte de « l’homme-machine », cette technologie militante et militariste – qui engendre l’escapisme, le « délire de l’origine » ou encore, comme on l’entend ces jours-ci, les « faits alternatifs » qui résistent à la factualité du monde, telle la désinformation qui, par un phénomène de bruit ou d’entropie, met à mal toute « information » ?

4. – Le monde humain se construit sur l’affranchissement de la Nature, qui est pourtant, au sens philosophique strict, « transcendantale » puisqu’elle est la condition sine qua non de notre existence d’« êtres incarnés » : « êtres de manque », nous dépendons de la vie de nos semblables pour naître, parvenir à l’âge adulte et procréer à notre tour, mais aussi des autres êtres vivants et des éléments naturels, que prétentieusement nous appelons notre « environnement » comme si nous étions destinés à en former le centre radieux. – Cet affranchissement visé se manifeste d’abord comme volonté humaine de domination de la Nature qui tend à inverser le rapport de forces : l’Homme ne veut plus s’adapter au milieu naturel, mais cherche à le transformer en fonction de ses besoins. Ainsi, les espaces « sauvages » ont fait place aux terres agricoles, aux routes et aux villes tentaculaires. En conséquence, nous décimons les uns après les autres les espèces et les peuples naturels en détruisant leur habitat naturel ; notre propre « nature humaine » est transformée au gré de différents « procès de civilisation » à travers les âges ; sous nos latitudes, nous sommes aujourd’hui devenus des êtres de « confort », des consommateurs plus ou moins dociles, sans cesse à la recherche de la satisfaction de nos « désirs », tant réels qu’imaginaires et souvent un mélange des deux.

5. – L’auto-réflexion du monde actuel est compliquée non seulement par les scissions modernes entre sciences naturelles et sociales, entre arts et techniques, mais aussi par ce que nous nommons aujourd’hui le « monde virtuel » apparemment opposé à ce que l’on appelle en retour le « monde réel ». Si à l’image des phénomènes oniriques, les arts ont assuré dès l’origine des civilisations et cultures humaines les représentations des « mondes imaginaires », il semble que les « mondes virtuels » actuels et la « réalité augmentée » qu’ils développent seraient plutôt une affaire de « technologie » et de « programmation » ; de même, la distinction entre « virtuel » et « réel » ne doit pas occulter les influences réciproques et les rétroactions qui tendent sinon à effacer, du moins à transgresser sans cesse la séparation entre les deux « mondes », voire à favoriser leur confusion, exprimée entre autres par l’oxymore contemporain de « réalité virtuelle ».

6. – Les concepts des sciences dites « exactes » sont descriptifs, au sens de la description de phénomènes observables ou expérimentables, qui – hésitant entre archaïsme modernisé et néologisme approximatif – sont impropres à la réflexion parce qu’ils ne sont pas exportables : s’appliquant à des domaines et des phénomènes bien précis, ils sont le fruit du morcellement des savoirs et, en tant que tels, ils ont renoncé à l’unité de la connaissance visée par la pensée philosophique. Comme les mots, les concepts sont donc devenus inutilisables, car non généralisables au sein d’une transdisciplinarité systématique. Or, il faudrait de toute urgence mettre en œuvre cette communication entre les sciences particulières – et notamment l’« exportabilité » de leurs univers conceptuels – afin de parvenir à une vue d’ensemble – et donc à la possibilité d’une « pensée » – des représentations scientifiques du monde.

7. – Pour forger un nouvel outillage conceptuel, il convient de trouver un langage commun. Ce serait la tâche des sciences dites « humaines » que de réfléchir – en quasi-extériorité – au sens de l’aventure humaine : humanité scientifique, technique, artistique, mais aussi guerrière, destructrice, autocrate. C’est cette « bipolarité », cette oscillation entre les pôles créatif et destructif qu’il s’agirait d’ausculter à la lumière d’un espoir d’apaisement futur, qu’il soit d’ailleurs librement choisi ou contraint par les événements.

8. – L’erreur des sciences exactes est d’ignorer la métaphysique car elle leur permettrait de trouver ce langage commun, que d’une certaine manière, elles parlent déjà : or, il paraît difficile de s’en tenir aux seules mathématiques ou encore à la logique formelle que le vieil Aristote avait quasiment inventée pour classifier les disciplines scientifiques, techniques, artistiques de son époque. – L’erreur des métaphysiques – et il y en a autant que de cultures, de civilisations, d’ethnies, d’« origines » – est de ne pas comprendre que la seule façon de communiquer est d’abandonner sa propre prétention à l’universalité, qui perpétue les « différences » et « différends » à travers les âges.

9. – Le mérite des sciences exactes est d’analyser les différences, non pour les laisser subsister en tant que telles mais pour y repérer des points communs, des connections entre les phénomènes. Ce n’est plus la particularité d’un phénomène mais sa possible généralisation qui importe pour établir sa connexion avec d’autres phénomènes afin de créer un réseau de savoirs : à partir d’un certain point, l’étude devrait traverser les frontières des disciplines pour trouver une expression commune, grâce à laquelle il serait possible de « penser ensemble » les phénomènes. – Le mérite des philosophies est d’avoir essayé de mettre en œuvre un tel système de pensée, c’est-à-dire d’abord de forger une conceptualité à même de rendre compte de phénomènes universels et de leurs interconnexions.

Parlementaires

En juin 2017, les citoyens français sont appelés à élire leur parlement. Une seule question se pose : veulent-ils, ou non, donner une majorité au Président élu ? La réponse des électeurs d’extrême-gauche et d’extrême-droite est clairement « non ». Or, le système électoral français fait qu’en l’absence d’accord avec les autres partis, ils ne pourront espérer que peu d’élus alors qu’ils ont réuni tous courants confondus plus de 45 % des suffrages exprimés au premier tour. De ce côté-là, le jeu paraît donc déjà faussé. Reste à savoir comment cet électorat se comportera au second tour des Législatives.

Pour les électeurs des partis traditionnels dits « de gouvernement », la situation n’est pas moins compliquée. Cette fois, la question se pose d’abord aux candidats en lice : entendent-ils, ou non, soutenir le Président élu ? En tenant compte de la récente « colère » exprimée par M. Juppé face à l’annonce d’un « accord » avec M. Macron, la réponse de la droite parlementaire risque également d’être « non ». Quant au Parti Socialiste, la question n’est même pas à l’ordre du jour. C’est d’ailleurs probablement ce qui motive « Les Républicains » : devant la déconfiture du PS (6,36 % pour M. Hamon au Premier tour de la Présidentielle contre 19,58 % pour M. Mélenchon), ils peuvent espérer faire le plein de députés, constituer une majorité à l’Assemblée Nationale et imposer l’une de ces fameuses « cohabitations » dont la démocratie française a le secret. Mais la question reste posée d’une autre manière : combien de candidats issus des partis de gouvernement vont-ils « virer leur cuti » en se présentant sous les couleurs du nouveau parti présidentiel (« La République En Marche ») ?

Et les électeurs traditionnels de la droite, du centre et de la gauche « modérés » qui au Premier tour de la Présidentielle n’ont guère représenté plus de 50 % des suffrages exprimés, dont 24 % seulement se sont portés sur la candidature de M. Macron : ne risquent-ils pas d’être en proie à la confusion la plus totale ? Le Président élu peut-il espérer former une majorité dans ces conditions ? Il me semble que la réponse devrait une fois encore être « non ». Portée par l’espoir d’arriver à nouveau au pouvoir, la campagne de la droite parlementaire risque en effet d’être « musclée », et les défections prévisibles ne pèseront probablement pas très lourd dans la balance.

Il y a une proposition de M. Macron qui mériterait d’être très largement mise en œuvre : pour la bonne santé de la démocratie française, il est impératif que le parlement reflète au possible l’opinion publique du pays, ce qui ne sera toujours pas le cas en juin 2017. - Et que l’on cesse enfin d’agiter le spectre de la Quatrième République quand il saute aux yeux du plus dépolitisé des citoyens que la Cinquième est au bout du rouleau...

lundi 8 mai 2017

Bref commentaire sur la Présidentielle française de 2017

Les résultats du Front National, qui dans certains départements frôlent les 50% - et les dépassent dans deux ! - sont stupéfiants : quelque 11 millions d'électeurs (sur un peu plus de 47,5 millions d'inscrits) ont accordé leur suffrage à Marine Le Pen, malgré sa prestation plutôt consternante à l'occasion du débat télévisé de l'entre-deux-tours, un tiers des électeurs ne s'étant pas rendus aux urnes s'ils n'ont pas voté blanc ou nul : la candidate du FN réunit donc 34,2% des voix exprimées contre 65,8% pour Emmanuel Macron (estimation du 7 mai 2017 à 23h30) et un peu moins de 25% des inscrits.

Les élections législatives devant se tenir les dimanches 11 et 18 juin 2017, cette histoire n'est pas finie : en cas de victoire de la droite parlementaire, dont les députés sont tout de même bien installés dans leurs circonscriptions, le projet d'Emmanuel Macron risquerait d'être compromis car "Les Républicains", si tant est qu'ils soient majoritaires à l'Assemblée Nationale en juin, feront probablement tout pour obtenir un gouvernement de "cohabitation" et court-circuiter le Président élu.


Le problème majeur posé autour de cette élection est la question de l'Europe : si - à en croire, non le premier, mais ce second tour - une majorité d'électeurs souhaite que la France continue d'en faire partie, il s'agit de savoir de quelle Europe nous parlons. Or, cette question a déjà été mal posée lors du Référendum de 2005 où il ne fallait pas se prononcer pour ou contre l'Europe (et encore moins pour ou contre le Président Chirac !) mais pour ou contre l'Europe libérale actée par le Traité de Lisbonne.

Cette question est une fois encore passée à la trappe, alors que notre survie dépend de la mise en œuvre d'une Europe politique et surtout sociale. Or, on ne l'obtiendra pas sans mettre sur la table une révision du Traité de Lisbonne à l'échelle continentale, c'est-à-dire en impliquant tous les pays de l'Union. Pourtant, à ma connaissance, aucun des programmes présentés au cours de cette élection française ne formule cette exigence de façon réaliste dans le cadre d'une négociation pan-européenne qui s'annonce longue et difficile. - Convaincus ou désespérés, onze millions de citoyens français ont voté en faveur d'un repli sur la "Nation". Et sept millions d'"Insoumis" n'ont pas vraiment compris - ou feignent de ne pas comprendre dans l'euphorie des fêtes populaires - que le plus important dans cette affaire est la négociation avec toutes les parties impliquées et - n'en déplaise à M. Mélenchon - l'Europe ne s'appelle pas seulement France et Deutschland, mais également Ἑλλάς, España, Portugal, Italia, Österreich, Česko, Polska, Magyarország, Belgique (ou België), Nederland, Danmark, Sverige, Irland etc.
Et il y a ici un vrai problème car si l'on fait la somme des résultats du premier tour de cette présidentielle, deux camps semblent - je dis bien semblent ! - s'opposer en France : celui des "euro-sceptiques" et celui des "euro-libéraux". M. Mélenchon, qui revendique une révision du Traité de Lisbonne et une Europe sociale, a été très clair : si ses propositions de réforme radicale n'étaient pas acceptées, il tournerait le dos à l'Europe. Or, avec la façon musclée et intransigeante dont il présente ces réformes qui semblent ne souffrir aucun compromis, celles-ci n'ont aucune chance d'être acceptées par nos partenaires européens : il fait donc partie du premier camp qui, avec Mme Le Pen et M. Dupont-Aignan, taquine les 50% des suffrages exprimés au premier tour. Quant aux défenseurs de l'Europe libérale, ils visent le maintien du statu quo à tout prix, en continuant de sacrifier au court terme, malgré le naufrage prévisible ou déjà manifeste. À moins que dans un élan gorbatchevien, M. Macron et Mme Merkel - qui, selon les estimations actuelles, risque fort de battre M. Schulz (SPD) en septembre -  se rendent à cette évidence : l'Europe sera politique et sociale ou ne sera plus !

Or, les élections du Parlement qui vont suivre - comme celles du Bundestag en septembre 2017 - se joueront très certainement une fois encore sur des enjeux nationaux. Sans parler des Européennes de 2019 qui, avec la façon dont elles sont organisées et présentées, seront à nouveau considérées comme des élections sans importance, tout juste bonnes à assurer une planque à Bruxelles pour tel ou tel apparatchik. Afin de pouvoir d'autant mieux déplorer une Europe "technocratique". Car les cheftaines et chefs nationaux ou locaux n'ont aucune intention d’œuvrer à leur propre suppression et celle des structures qui leur confèrent le pouvoir et les honneurs qu'ils convoitent depuis la nuit des temps ...

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Résultats officiels (8 mai 2017 à 2h15) sur le site du ministère de l'Intérieur

France Entière

"Résultats incomplets calculés sur la base de 99.99% des inscrits reçus" (sic !)

Résultats au 2d tour de l'élection présidentielle 2017

Liste des candidatsVoix% Inscrits% Exprimés
M. Emmanuel MACRON20 703 69443,6366,06
Mme Marine LE PEN10 637 12022,4233,94


Nombre% Inscrits% Votants
Inscrits47 448 929
Abstentions12 041 31325,38
Votants35 407 61674,62
Blancs3 006 1066,348,49
Nuls1 060 6962,243,00
Exprimés31 340 81466,0588,51

("En raison des arrondis à la deuxième décimale, la somme des pourcentages peut ne pas être égale à 100%")

dimanche 30 avril 2017

Le moment républicain

La présence de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2017 est annoncée depuis longtemps, au plus tard depuis le succès du Front National aux élections régionales de décembre 2015 où ce parti d’extrême-droite avait obtenu 6.820.477 voix, soit 27,10 % des suffrages au second tour. C’est peut-être le moment de surprise qui aura permis la constitution plus ou moins spontanée d’un « front républicain » lorsque, contre toute attente, le fondateur du Front National, Jean-Marie Le Pen, accédait au second tour de l’élection présidentielle de 2002 avec à peine 16,86 % des suffrages, devançant le candidat social-démocrate Lionel Jospin (16,18 %) de 194.600 voix seulement.

Un cas de figure analogue semble se produire ces jours-ci. Or, la situation a changé. Si en 2002, Jean-Marie Le Pen n’avait pas pu significativement améliorer son score face à Jacques Chirac – 17,79 % contre 82,21 % (!) des suffrages exprimés au second tour –, sa fille Marine Le Pen (1er tour : 21,30 % soit 7.678.491 voix) fera certainement mieux face au favori Emmanuel Macron (1er tour : 24,01 % ou 8.656.346 voix). Car, d’une part, il n’y aura pas de « moment républicain » cette fois-ci, le dernier en date ayant eu lieu les 10 et 11 janvier 2015, où quelque 4 millions de personnes avaient défilé en France après les attentats contre Charlie-Hebdo et le supermarché casher : on se souviendra des critiques acerbes et des diatribes fielleuses qui ont suivi cette vague (quasi mondiale) de solidarité. – Si, d’autre part, les partis dits de gouvernement ont appelé à voter Macron pour « faire barrage au Front National », Jean-Luc Mélenchon (« La France Insoumise », 1er tour : 19,58 % soit 7.059.951 voix) n’a pas donné de consigne de vote. Par ailleurs, Nicolas Dupont-Aignan (« Debout la France », 1er tour : 4,70 % soit 1.695.000 voix) vient de rallier Marine Le Pen qui, de son côté, s’est « mise en congé » du Front National et semble insister un peu moins sur la fameuse « sortie de l’euro » (et donc de l’Europe), qui effraye un certain nombre de ses électeurs potentiels.

Emmanuel Macron vient, quant à lui, de commettre une erreur stratégique en refusant le principe d’une coalition gouvernementale avec les partis de la droite et de la gauche parlementaires. Du coup, aucun des deux prétendants ne semble pouvoir constituer une majorité à l’Assemblée Nationale les 11 et 18 juin 2017. En effet, le mode de scrutin étant ce qu’il est, il y a fort à parier que le droite libérale fera un carton plein aux législatives : si tant est qu’il respecte la Constitution, le président de la République prédit par les sondages devra alors nommer un Premier ministre issu de la majorité fraîchement élue, inaugurant ainsi une nouvelle période de « cohabitation ».

Mais si, contre toute attente, Marine Le Pen accède à la présidence de la République, elle peut également essayer de changer le mode de scrutin en introduisant une dose suffisante de proportionnelle pour faire le plein de députés à l’Assemblée Nationale. Il y a ici un risque dont l’électorat français n’a peut-être pas pris la mesure : lorsqu’on laisse entrer un loup de cette espèce dans la bergerie démocratique, tout peut arriver. En un rien de temps, le système est verrouillé, les différents organes de l’État sont « mis au pas » et la démocratie française a vécu. – De leur côté, les mouvements à prétention révolutionnaire se plaisent à y voir une chance de mobiliser les foules et de renverser l’ordre établi. Le problème est que personne ne semble avoir tiré les leçons de l’Histoire car, d’une part, il est bien plus difficile de renverser un ordre autoritaire qui, de plus, vient de se mettre en place et, de l’autre, il est impossible de changer par la magie de l’instant les petits-bourgeois indifférents, qui sous nos latitudes constituent la majorité dite « silencieuse », en révolutionnaires au grand cœur. De ce côté-là, on utilisera donc également la force et l’histoire contemporaine nous livre un certain nombre d’exemples édifiants en matière d’« éducation du peuple ».

En effet, si l’on peut adhérer à certaines idées généreuses habilement propagées par Jean-Luc Mélenchon, leur mise en œuvre pose un certain nombre de questions qui restent nécessairement sans réponse car à l’heure actuelle, les problèmes importants ne peuvent être résolus qu’à l’échelle mondiale, où le leader de la « France Insoumise » n’a qu’un pouvoir extrêmement limité : dérèglement climatique, destruction des espèces et des espaces naturels, désertification de la planète, inégalité des termes de l’échange, délocalisations et bas salaires, « monnaies de singe », spéculations de la finance internationale et paradis fiscaux, pour ne citer que quelques-unes des horreurs vécues au quotidien par l’immense majorité de l’humanité. Et, à l’échelle continentale, le plus urgent serait de créer enfin une Europe sociale : vu l’actuelle constellation des pouvoirs, cela passera nécessairement par une longue série de négociations que la jeunesse, qui aujourd’hui sillonne les routes et les villes européennes, aura peut-être envie de mener pour préserver sa mobilité et sa belle « auberge espagnole », et non par les fanfaronnades de vieux animaux politiques usant de figures rhétoriques pour masquer leur impuissance réelle.

Mais revenons un instant à notre belle France. Dans un monde où le « Brexit », l’élection de Donald Trump et le coup de force de Recep Tayyip Erdoğan, basés sur les fausses promesses et la désinformation massive, passent comme une lettre à la poste, la présence de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2017 est extrêmement inquiétante. Or, ce qui l'est davantage, c’est l’aspect de « normalité » de cette « montée de l’extrême-droite » au pays du vin et du fromage dû à l’absence de réaction forte de ces « Français » qui se font interpeller à longueur d’antenne par les politiciens professionnels en période électorale. Au fond d’eux-mêmes, la plupart d’entre eux sont sûrement consternés, mais ils n’en laissent (plus) rien paraître. Pourquoi ? A-t-on réussi une fois de plus à les diviser ? Puisque les uns se complaisent dans l’« insoumission », les autres sont-ils devenus « dociles » ou restent-ils simplement figés dans leur indifférence habituelle ? Dans la « société de communication », est-on parvenu à réduire une nouvelle fois la majorité au silence en la privant de son « moment républicain » ?

dimanche 16 avril 2017

À propos du système électoral français

Dès la "catastrophe" de 2002, le système électoral français aurait dû être sérieusement amendé : il n'est pas possible qu'une bonne partie de l'électorat d'un grand pays démocratique soit exclu du vote capital qui désigne le chef de l'État pour les 5 ans à venir, compte tenu de l'immense pouvoir politique que lui accorde la Constitution de la 5e République, où l'on peut s'interroger sur l'utilité du Parlement qui, faute de proportionnelle, ne représente absolument pas l'opinion publique. Dès avant le second tour de 2002, les épisodes de "cohabitation" avaient déjà montré les limites de ce régime, et le fait d'avoir fait coïncider les élections présidentielle et législative n'ont arrangé les choses que pour la forme.

On peut être sérieusement inquiet pour la démocratie française, où la menace d'un second tour des extrêmes (et donc de l'exclusion de la majorité que constitue l'électorat "modéré") se profile. Et quand bien même elle ne se réalise pas, la présence annoncée de l'extrême-droite au second tour suffit à fausser complètement le jeu démocratique. - D'ailleurs : quel a été l'effet d'exclure les extrêmes du parlement, sinon de favoriser à la fois le "vote sanction", le succès des bonimenteurs et le mépris croissant de la politique ?
 
Le système électoral allemand a été conçu pour que la catastrophe de 1932 ne puisse pas se reproduire : on élit le parlement et chaque électeur dispose de deux voix, l'une pour le député de sa circonscription et l'autre, plus importante, pour le parti de son choix. Pour qu'un parti puisse entrer au parlement, il doit réaliser au moins 5% des suffrages exprimés. Une fois le décompte des sièges fait (députés élus directement et députés mandatés grâce aux "secondes voix"), le parti arrivé en tête propose un chef de gouvernement qui, si son parti n'a pas la majorité absolue, doit négocier un contrat de coalition avec un ou plusieurs autres partis, ce qui en principe exclut les extrêmes ou en tout cas ceux qui ne veulent négocier avec personne. - Si, et c'est le point capital, le chef de gouvernement n'a plus, pour une raison ou une autre, la confiance de sa majorité, un vote de défiance peut le destituer, et provoquer soit l'élection d'un successeur soit la dissolution du parlement et de nouvelles élections législatives. - Or, cela n'arrive pratiquement jamais, mais cette simple possibilité fait que le chef de gouvernement se "tient à carreau". Ce serait trop long à développer ici, mais le seul fait que dans l'actuel Bundestag, une alliance rouge-rouge-vert (Die Linke/SPD/Les Verts) posséderait une courte majorité d'un siège explique certaines mesures "sociales" de Mme Merkel.

Il ne s'agit pas pour la France d'adopter le système électoral allemand (où les Länder ont également leur mot à dire), mais il faut absolument se creuser la tête pour arrêter le massacre actuel à une époque où les populismes triomphent un peu partout et où les citoyens sont de plus en plus dégoûtés par la politique.

Parmi les quatre candidats qui ont apparemment une chance d'accéder au second tour, il n'y a aucun social-démocrate, le candidat de droite a une moralité extrêmement douteuse et un sens des privilèges assez prononcé (alors qu'il demande des "efforts" aux plus "modestes") tandis que le candidat du centre n'est absolument pas crédible ni pour les électeurs de gauche ni pour ceux de droite, sa seule chance est de réunir suffisamment de "votes utiles", étant donnée la menace des extrêmes, le caractère douteux du candidat de droite et l'échec prévisible (en tout cas prévu par les sondages) du social-démocrate. Dans cette constellation désastreuse (aucun candidat "modéré" qui aurait une certaine crédibilité, qui serait suffisamment honnête et un brin charismatique), les deux extrémistes ont en effet toutes leurs chances ...

jeudi 16 février 2017

Brèves élucubrations de l'homme qui s'arrachait les cheveux ...

Devant l’état actuel du monde, l’impitoyable gouvernance globalisée des pouvoirs économico-financiers, la corruption des politiques et l’indécrottable naïveté des électorats pseudo-démocrates, devant la résurgence des vieilles idéologies et la manipulation technologique des masses, devant les argumentations fallacieuses où, par exemple, les « origines » prétendument ethniques ou les appartenances « culturelles » expliqueraient des comportements dus en réalité aux conditions sociales et économiques, devant l’inégalité des termes de l’échange et la désertification de la planète au profit d’une oligarchie amorale, tout observateur quelque peu sain d’esprit ne peut que s’arracher les cheveux qui lui restent après cinq millénaires d’histoire humaine faite de massacres et d’exploitations sans scrupules des hommes, femmes, enfants de cette terre…

– Ah ! mais les réalisations culturelles, les grandes civilisations, les prouesses technologiques et les avancées scientifiques ne font-elles pas la grandeur de l’Homme ? demande-t-on. Et : ne sommes-nous pas immensément supérieurs à toutes les autres créatures, notre destin n’est-il pas de « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la Nature » (Descartes) ?

Or, qui sommes-nous donc pour ainsi nous ériger en « couronne de la Création » sur cette minuscule (et merveilleuse) planète bleue croisant quelque part dans une banlieue galactique, apparus sous notre forme actuelle voici peut-être trente millénaires, ne sachant écrire que depuis cinq ? Que sommes-nous dans le temps dit géologique qui se compte en milliards d’années ?

Oui bien sûr : les réalisations culturelles, les grandes civilisations, etc. etc. Soyons convaincus qu’elles seront réduites à néant dans quelque temps (contrairement à l’Homme, la Nature a le temps), qu’elles ne sont rien face à l’immensité mystérieuse de l’Univers. Et nos divinités, plurielles puis uniques, nos monades et nos idées transcendantes ? Mais croyez-vous donc sincèrement que devant l’immensité mystérieuse de l’Univers et notre brève Histoire misérable (oui, misérable car pleine de souffrance inutile, d’arrogance et de vanité « humaine, trop humaine »), une quelconque sphère transcendante puisse nous être assignée en particulier (à nous et à nulle autre créature, ici ou ailleurs dans l’immensité mystérieuse de l’Univers) ? – Croyez-vous sincèrement que si la Nature relève d’une création divine nous puissions en disposer comme nous le faisons (abattoirs industriels, exterminations en masse etc. etc.) ?

Les considérations qui président à cette attitude éminemment destructrice de l’espèce dont, bon gré mal gré, nous faisons tous partie, me semblent avoir trait à ceci : nous sommes mortels (tant comme individus que comme membres d’une civilisation, d’une ethnie, voire de l’espèce humaine tout entière) et nous nous croyons immortels ; nous sommes face à un « inconnaissable » fondamental et nous nous érigeons en « connaisseurs » (scientifiques, théologiques etc.). Mais quel est cet inconnaissable ? Savons-nous donc pourquoi nous sommes mortels ? N’avons-nous pas inventé une prétendue « immortalité de l’âme » (ou encore une « métempsychose ») pour affronter cet inconnaissable ? Ne sommes-nous pas allés jusqu’à nous inventer des dieux, des traditions, des destins pour faire face à cette incertitude absolue ? L’humanité scientifique (qui pratique actuellement l’« expérimentation totale » : preuve de son ignorance fondamentale) n’a-t-elle pas pris la succession (et donc accepté l’héritage) de l’humanité théologique pour instaurer le règne de la Connaissance après celui des dieux et des princes ? Intriquée dans les méandres pragmatiques des techniques et des sciences appliquées, n’a-t-elle pas provoqué le désastre, le chaos actuel, ce « dérèglement de tous les sens » qui, en fin de compte, permet le retour en force de l’humanité théologico-politique ?

Oui, après ce bref éclair de la Raison et de la Démocratie, nous voici revenant aux ténèbres archaïques et caverneuses de l’Homme primitif. On peut même se demander si nous ne sommes toujours restés cet homme barbare (pour qui le barbare, c’est toujours l’autre) ; et s’il est permis d'ajouter ìci un éclair de lucidité, certes profondément atrabilaire : nous proliférons telle une vermine (pour qui la vermine, c’est toujours l’autre).

Une solution à ces élucubrations de l’homme qui s’arrachait les cheveux face à l’Homme ?

Les Anciens – avec tous leurs travers (et, déjà, leurs grandes réalisations culturelles, leurs grandes civilisations etc.) – s’appelaient encore les « mortels » : « Socrate est un homme, tous les hommes sont mortels, donc Socrate est mortel » : il ne s'agit pas ici d'un simple syllogisme (car il aurait pu avoir un contenu différent), mais bien d'un axiome existentiel ! – Or, héritiers des pensées de la transcendance (également nées dans l’Égypte d’Akhenaton, par exemple, et surtout dans le monde hellénique, depuis Platon jusqu’aux évangélistes), nous menons une vie d’« immortels » (le nom que les Anciens donnaient aux dieux de l’Olympe).

Ce délire d’immortalité a pour pendant nécessaire le délire de l’origine (qui depuis quelque temps fait également son retour en force) : immortels, nous sommes enchaînés à ce que nous sommes « nécessairement », « archaïquement » (au sens du grec arkhè) ; nous sommes donc incapables de changer, de nous transformer, car nous sommes ipso facto enchaînés à un destin immuable, « principiel » (encore au sens du grec arkhè qui possède ce double sens de commencement et de principe : « Èn arkhè èn o logos », habituellement rendu par : « Au commencement fut le verbe »).

La solution ne peut être que collective : une civilisation basée sur la « temporarité » de notre existence est requise de toute urgence. Or, il ne sert à rien de vouloir la créer de toutes pièces (pour ainsi dire « ex nihilo ») : elle adviendra « naturellement » lorsque nous nous serons réconciliés avec l’inconnaissable (et, partant, avec cet « inconscient » que Freud a simplement redécouvert pour la pensée moderne) et avec l’immensité mystérieuse de l’Univers qu’aucune mythologie (ou théologie ou science) humaine ne rendra jamais commensurable.

C’est ici qu’une analyse pointue de la nature du temps (et du temps de la Nature) devrait intervenir pour montrer l’absurdité de nos conceptions actuelles de la temporalité placée sous le signe de l’immortalité, de la reproductibilité et du « progrès » (technologico-scientifique) indéfinis. L’entreprise est évidemment trop importante pour être menée à bien dans le cadre présent …

lundi 23 janvier 2017

Deux fragments

 I

La pensée métaphysique exclut l’incarnation, ou bien lui réserve un traitement particulier. Exclu, le « corps » n’est déjà plus ce qu’il serait sans l’amputation de l’« esprit ». Même chose pour l’esprit – ou l’âme – qui garde la trace de l’amputation opérée par la pensée métaphysique : le corps – la douleur – y subsiste comme un « membre fantôme ».

Sans l’incarnation, nous ne pouvons pas nous penser comme « êtres de manque ». Or, toute notre pensée – jusque dans l’intentionnalité la plus abstraite – est marquée par ce manque qui réclame la satisfaction – l’accomplissement, la « réussite » – et qui est constamment menacé de frustration, hanté par l’« échec ». Ne mourant pas parfaits, la mort est notre échec final. Or, si la pensée métaphysique ignore la mort, elle ne peut pas non plus connaître la vie.

Illusion de la pensée psycho-somatique : elle vise l’union pratique – p. ex. : « médicale » – de l’esprit et du corps, alors qu’il s’agit de deux concepts « théoriques », issus du partage de l’âme – prétendument immortelle – et du corps « corruptible », momifié (« congelé »). Or, il faudrait tout reprendre à la base, reconnaître à la fois l’erreur et la nécessité civilisationnelle, historique, de cette séparation que l’on retrouve aussi dans la différence (ontologique) entre l’« idée » et le « phénomène », la « passion » et la « raison », la « sensibilité » et l’« entendement ». Il faudrait d’abord se demander si nous sommes capables de penser autrement : sans la césure, la scission, que l’on retrouve encore comme séparation entre l’« authentique » et l’« inauthentique », l’« être » et l’« apparence », le « savant » et le « vulgaire » …

Reprendre à la base, ce serait s’interroger sur la nature des outils dont dispose la pensée : les concepts ne sont rien en dehors du système de signes que l’on appelle une langue ; et il n’y a pas de langue universelle, il n’y a donc aucune validité absolue des concepts : les concepts sont temporaires ; et ils le sont doublement : synchroniquement dans la phrase, le paragraphe, le chapitre, le texte, le contexte, et diachroniquement comme objets philologiques, étymologiques, comme reliques d’une langue morte, comme survivants. Et ils sont « culturels » au même titre que la langue qui les véhicule. En ce sens, les concepts ont un côté « spatial » : ils limitent, délimitent un champ dans lequel ils peuvent, ou non, fonctionner. – Le concept n’inclut pas seulement sa ou ses significations, et leurs possibles analogies, ponts vers d’autres concepts, significations, analogies, mais ils excluent également tout ce qu’ils ne signifient en aucun cas : ainsi, le corps ne signifie en aucun cas l’esprit et inversement. Or, les concepts « corps » et « esprit » existent, alors qu’il n’existe aucun concept pour désigner l’unité primordiale que l’on doit supposer à l’origine de la « séparation de l’âme et du corps ».

II

Internet est un nouveau medium qui prend la succession de media désormais appelés « traditionnels » (livre, journal, photo, cinéma, disque, radio, TV). Un medium est un dispositif intermédiaire (« interface ») entre un émetteur et un récepteur ; dans le cas des mass media modernes (dont internet), le nombre des récepteurs est très élevé comparé à celui des émetteurs. Ce qui est transmis est un message plus ou moins complexe, sous forme écrite et / ou acoustique et / ou visuelle. Le message doit être adapté au medium. Tout message comporte une seule ou plusieurs informations reflétant, de manière plus ou moins claire ou cachée, une ou plusieurs intentions de l’émetteur, qui cherche à produire un effet sur les récepteurs. Même le message le plus insignifiant ou absurde comporte une information : celle qu’aucune information sérieuse, importante, signifiante n’est possible, permise, souhaitable. Le principe qui s’applique ici est celui du remplissage : on remplit l’espace-temps médiatique et on oblitère le temps des récepteurs ; c’est par exemple l’objectif de nombreux programmes de divertissement qui, de nos jours, sont conçus comme « emballages » de messages publicitaires.

Il y a lieu de repenser l’histoire des media depuis les parois rupestres comme supports des premières représentations picturales connues (celles de Lascaux estimées à 17 ou 18 000 ans), depuis les pierres, la glaise, les parchemins comme supports des premiers écrits (apparus en Mésopotamie voici quelque 5000 ans), jusqu’à l’invention de l’imprimerie moderne (1450), de la photographie (1826/37) et du cinéma (1895), du téléphone (celui de Bell en 1876) et du phonographe (celui d’Edison en 1878), de la radio (dès 1907/9, BBC fondée en 1922) et de la télévision (premières émissions dès 1937), et enfin l’ordinateur personnel (l’Altair 8800 en 1975) et le smartphone (l'IBM Simon commercialisé dès 1994), Internet prenant un essor constant depuis l’année 1990 avec l’invention du navigateur « WorldWideWeb » par Tim Berners-Lee.

Il est important de repenser l’écran. La paroi rupestre est un premier écran. Nos représentations symboliques ont très probablement eu d’autres supports, trop fragiles pour traverser les millénaires. – Un écran suggère une profondeur, une sorte d’« arrière-scène » dont une partie, et une partie seulement, est rendue visible. L’écran est neutre ou neutralisé par ce qui apparaît à sa surface. Le spectateur oublie qu’il regarde un écran, une toile, une paroi. Il oublie le medium et il n’est jamais conscient que ses perceptions sont des traductions figuratives d’ondes lumineuses opérées par le cerveau grâce auxquelles seulement quelque chose comme un espace, une forme, un mouvement sont « interprétés ». L’émission naturelle est d’abord abstraite, électromagnétique ; sa traduction digitale se compose de séries de « zéros » et de « uns ». Si la figuration apparaît sur nos écrans, c’est parce que notre système de perception fonctionne par figures. Nous pouvons bien sûr recevoir des images abstraites, mais nous les « pensons » immédiatement comme « non-figuratives ». Nous opérons une inversion : si l’abstraction semble primordiale du point de vue de l’émission physique, « naturelle », notre système de perception reçoit celle-ci comme secondaire et, en la niant comme non-figurative, fait de la représentation figurative la perception, l’aperception primordiale.

La représentation « médiatique » concurrence la perception réelle et, partant, la représentation « naturelle » entendue comme capacité d’imaginer, telle qu’elle s’exerce par exemple dans nos activités oniriques. Étant donnée l’ouverture de nos rêves sur nos vécus sensibles – et donc aussi sur notre condition de spectateurs ou récepteurs des productions médiatiques qui nous sont quotidiennement « proposées » – il y a une réflexion à mener sur les possibles transformations de notre esprit par l’exposition prolongée aux parois de la « caverne » médiatique. – Platon nous a transmis à travers les siècles une parabole qui prend aujourd’hui tout son sens.