jeudi 5 avril 2018

Rudiments d'analyse à propos de la "société de l'information"

Tel un désert, la désinformation - ou, métaphoriquement, l'entropie - croît sur des réseaux qui s'étendent indéfiniment, diluant l'information dans un océan d'à peu près, d'ouï-dire, d'avatars, de « remix ». En août 2013, j’ai abordé le problème comme ceci : « devant l'énorme masse de messages nés de la liberté d'expression à l'ère de la globalisation digitale (en français : "mondialisation numérique"), plus personne – pas même les services à la pointe de la technologie – ne saurait séparer à la longue l'important de l'accessoire ou le grain de l'ivraie et tout ce que vous voudrez. Autrement dit, dans ce chaos de paroles, dans cette immense cacophonie planétaire, je vous défie de passer n'importe quelle "information", si vous faites partie de ce milliard de scribouillards anonymes. Dans ce brouhaha global, que les experts en communication surnomment le "bruit", elle ne serait tout simplement pas entendue : une façon très astucieuse de réduire tout le monde au silence par une gigantesque overdose de parole au nom de la liberté d'expression ! » – Trois concepts pour décrire ce phénomène : la désinformation, le bruit et l’entropie (que les physiciens définissent comme « énergie dissipée ») dans les conditions de l’extension indéfinie des réseaux, qui mécaniquement dilue – « dissipe » – l’information, la rendant en quelque sorte indisponible ou « invisible ». 
 
L’information peut être définie par une série de critères dont notamment : la « vérité » ou l’« objectivité », l’« importance » ou la « signification », la « nouveauté » ou l’ « actualité ». l’« exhaustivité » ou la « complétude ». Grâce à ces qualités et peut-être d’autres, elle devrait en principe être repérable sur un « horizon » de messages (en apparence) insignifiants, inactuels, erronés, tronqués, subjectifs etc., qui bénéficient en grand nombre – et c’est le problème – d’une visibilité permanente sur les réseaux, car « internet n’oublie rien ». – Les informations commerciales, qui accaparent une partie croissante de la toile participent de toute évidence d’une stratégie du message caché, subliminal, qui se résume dans le cas de marchandises à l’intention pragmatique de susciter l’acte de consommation (« le désir ») et donc l’achat chez la « cible ». Quant aux informations politiques, elles relèvent aujourd’hui comme hier d’une attitude partisane, sont donc constamment sujettes à un « montage » (une sélection, un assemblage) et soumises à interprétation en fonction d’une tendance visant, côté « cible », l’adhésion et en dernière instance le vote favorable.

Il faut peut-être, pour aborder ces problèmes, revenir au concept philosophique d’« intentionnalité » qui pour Edmund Husserl (Recherches Logiques 1900) sert à définir les actes conscients en général. Ce concept peut ici fonctionner tant pour l’émetteur, pour qui l’information fait alors partie d’une « visée » ou stratégie, que pour le récepteur qui, en principe mais non systématiquement, devrait « décrypter » l’intention (le « but » de l’information). Pour les messages publicitaires et politiques, parfois extrêmement bien faits, l’intention est donc clairement « pragmatique », visant à provoquer un acte (achat, vote) chez le récepteur. Pour ce type de messages, on peut éventuellement appliquer la distinction entre contenu « manifeste » et « latent » (subliminal), que Freud réservait à l’interprétation des rêves. 
 
Pour décrire les procédés de désinformation, nous pouvons relever une tendance générale à la « désorientation », qui marche par exemple très bien pour les partis politiques dits « populistes » : sur une telle base, artificielle ou réelle, on propose alors une « réorientation » en termes « traditionalistes » (retour aux valeurs éprouvées du passé) ou « révolutionnaires » (transformation radicale du « système »), qui parfois ont paradoxalement tendance à se mélanger. Le « populisme » opère apparemment une « réduction de complexité » : les choses sont finalement « très simples », les causes d’un état des choses – déplorable, « scandaleux » – sont sans cesse rabâchés jusqu’à ce que l’on finisse également par croire aux remèdes proposées, sans interroger la pertinence des « causes » ni la « faisabilité » des « solutions ». Dès lors, il semble logique que toutes les informations qui circulent sur les réseaux « populistes » soient « orientés ». Non pas tant qu’il s’agisse de fausses informations (« fake news »), mais celles qui prouveraient le contraire ou bien ouvriraient une autre perspective – puisque tout est immédiatement, souvent implicitement « remonté » et interprété (« moralisé ») – restent invariablement « hors champ ».

Comment pouvons-nous aujourd’hui distinguer l’« information » de la « désinformation » ? Tout ne se ressemble-t-il pas un peu : messages politiques de droite et de gauche, publicités omniprésentes (omniprésence tellement banale qu’elle n’est même plus soumise à l’analyse), catastrophes, faits divers, sports... ? Or, si l’esprit humain a toujours eu besoin d’un système de références, que l’on peut appeler civilisationnel ou culturel (ce qui n’est pas la même chose), nous sommes aujourd’hui entrés dans une phase de désorientation générale, puisque les valeurs du passé – comme « famille, travail, patrie » – ont perdu de leur pouvoir d’orientation à l’époque de la « famille patchwork », du chômage et de la mondialisation « libérale ».

Une autre question importante, âprement discutée sur les bancs de l’école : l’information « objective » existe-t-elle ? – La « vérité scientifique », basée sur une argumentation logique et des preuves expérimentales, est réputée telle, dans sa différence d’avec la simple opinion, conviction ou croyance, en quoi elle se distingue en particulier de la sphère « théologico-politique ». Or, on peut avoir l’impression aujourd’hui que la vérité – cette « valeur » suprême de la logique et de la philosophie - a perdu de son influence, de son pouvoir dans la sphère publique virtuelle baptisée « Internet » : la justification la plus simple de cet état de fait est de décréter qu’il n’y a pas de vérité objective, mais simplement une multitude de vérités subjectives qui, en dernière conséquence, se valent toutes. Une façon radicale d’évacuer le problème.

Il me semble légitime d’affirmer que la fonction principale de la « vérité » – ou de ce que nous tenons pour vrai – est l’orientation. Ceci admis, un système basé sur des vérités « relatives » (subjectives) qui toutes se « valent » ne satisfait pas à cette fonction, du moins pour un esprit « éclairé » (au sens des « Lumières »). Dans ce contexte, le concept d’« intersubjectivité » peut être utile pour décrire la sphère actuelle faite de « tendances », de « courants de pensée », de « modes » : ni objective ni complètement subjective, mais « supra-individuelle », elle s’organise autour de « clans », « groupes d’activité », « partis politiques », « communautés » nationales ou régionales, ethniques, culturelles etc. etc.

La « désinformation » – banalement définie comme une « tromperie » ou un « mensonge » délibérés – possède logiquement un aspect contraire à la vérité prise au sens scientifique ou philosophique ; or, si l’une des fonctions de cette dernière est d’« orienter » les esprits, l’abandon de l’exigence de vérité crée logiquement une situation de « désorientation » qui constitue en particulier un terreau fertile pour une réorientation « idéologique ». Il y a là tout un travail de « déconstruction » entrepris par de véritables spécialistes – dont d’ailleurs les « scientifiques » eux-mêmes lorsqu’ils travaillent sur le terrain des « sciences appliquées » – avec pour résultat un champ de ruines qui permettra aux architectes futuristes de bâtir leurs édifices « ultra-modernes ». Le culte de la « nouveauté » est ici significatif, qui nous confronte au sens courant attribué de nos jours à l’information : à défaut d’être « vraie », elle doit être « nouvelle » !

Or, en principe, l’esprit humain a davantage tendance à s’orienter sur le passé (la « tradition », l’« expérience ») que sur ce que l’on appelle – depuis le 19e siècle déjà – le « progrès », la « modernité » (« Il faut être absolument moderne », Rimbaud 1873). La situation actuelle accentue encore la destruction des systèmes d’orientation traditionnels (« classiques ») et de ce qui y est tenu pour vrai dans le but d’asseoir le « nouveau » ou ce qui est présenté comme tel. Par la même occasion, on détruit les « chaînes ancestrales », les liens héréditaires qui unissent l’esprit humain à ses « origines » : le retour de celles-ci « en force » – sous forme « militante », « extrémiste », « intégriste », « fondamentaliste » – ressemble un peu au retour du refoulé (Freud) ou, en termes plus anciens, à la « nature » qui « revient au galop ». La plupart du temps sous une forme caricaturale.

Les définitions de la « vérité » sont multiples : scientifique, logique, philosophique ; artistique, éthique, historique etc. En effet, la « vérité » ne saurait exister sans le contexte d’un système de références où elle constitue un point de repère. Ceci pose également la question de l’honnêteté intellectuelle : on ne peut transiger sur la question de la rigueur scientifique qui consiste à éviter les assertions, les affirmations sans preuves. Dès lors, c’est le sens critique qui doit être cultivé chez les uns et les autres, comme on a l’habitude de le faire à l’école de la République, qu’il convient de comparer aux écoles sous des régimes autoritaires comme le national-socialisme, le maoïsme ou la stalinisme et les régimes apparentés. Le sens critique y est éliminé dans la répétition d’un canon « incontestable ». Une anecdote : le simple fait d’utiliser l’expression « mouvement national-socialiste » en Allemagne entre 1933 et 45 vous mettait déjà dans le camp des personnes « douteuses », car ce « mouvement » se voulait « total » ; l'utilisation de cette expression faisait donc déjà apparaître une vue « extérieure », un « dehors » suspect. C’est en tout cas l’avis d’un éminent professeur de philosophie qui a vécu cette époque.

Mais le côté « subjectif » de la vérité doit également être pris en compte dans ce contexte. La relation sujet-objet a donné lieu à de longues discussions philosophiques pendant près de trois siècles, depuis Descartes (1637) jusqu’à Hegel (1807) et Husserl (1929), en passant par Spinoza, Hume, Kant, Fichte, Schelling... Chacun de ces penseurs de la Modernité européenne avait développé un système métaphysique, pour certains basé sur la position centrale de la conscience (humaine) qui prend un caractère transcendantal (« Le je pense doit pouvoir accompagner toutes mes représentations », Kant 1781). Dès lors, si nous parlons aujourd’hui de « post-modernité » (Lyotard 1974), c’est que cette position du « sujet (humain) transcendantal » (développé conjointement au « sujet libre » d’un « État de droit ») été abandonnée : la thèse de la « post-histoire » est la formulation radicale de ce « changement de paradigme » ; parallèlement, il faut noter l’évolution des sciences vers l’« expérimentation totale » (Jacques Poulain) : l’abandon de la position transcendantale a favorisé l’apparition d’un empirisme radical, où l’on reconnaît le « anything goes... » de l’économie libérale ; cela atteste tout au moins la compromission des sciences dans le « système marchand » : les industries chimiques et pharmaceutiques, où la recherche est résolument au service du marché, sont des exemples patents pour cet état des choses.

Pour revenir à la désinformation, le doute radical préconisé par Descartes ou plus modestement le sens critique seraient ici de rigueur : il faudrait prendre les stratégies de « désorientation » à la lettre ; pour les identifier, il suffit de chercher le « système d’orientation » (de « réorientation ») qu’ils proposent sous la main. Dans un supermarché par exemple, les produits les plus demandés sont généralement cachés ou en tout cas constamment déplacés. De plus, on a droit à une musique censée favoriser le « comportement d’achat ». Le système est clair : le client s’oriente sur la marchandise à travers son « désir » constamment travaillé par la publicité et les « détendeurs de cervelle » associés...

Mais en matière de désinformation, la reine du genre est sans conteste la « théorie du complot », qui joue sur deux tableaux : celui du « secret » et celui de la « révélation » ; elle ressemble aux « délires d’interprétation » des épisodes psychotiques, où tout est interprété en fonction du scénario (souvent cauchemardesque) centré sur le sujet délirant. C’est plus généralement un aspect du « dark web » qui, parfois, jaillit en pleine lumière pour bénéficier d’une formidable « visibilité », puis disparaît à nouveau pour mener une existence obscure, quelque part dans les intestins de l’intersubjectivité humaine d’où toute « vérité » est bannie, dans la même mesure que le « doute n’y est pas permis ». Car la « théorie du complot » relève, elle aussi, de la conviction, de la croyance, de la foi. Elle a abandonné le débat argumenté, basé sur la confrontation de perspectives différentes et les « preuves du contraire ». 
 
En faisant l’impasse sur une conclusion, je voudrais terminer cette digression sur une pensée assez saugrenue qui peut être considérée comme une métaphore de l’état des choses décrit ici : si nos émissions de télévision voyageaient dans l’espace pour atterrir un jour sur les écrans d’une civilisation extraterrestre, quelle image donnerions-nous ? En considérant toutes ces merveilleuses œuvres d’art en provenance des cultures les plus diverses, qui dorment dans les librairies, les musées, les théâtres, les salles d’art et d’essai ou encore les avancées scientifiques sur la compréhension de notre univers, de la matière, de la nature et de l’esprit : ces « informations » ne seraient-elles pas irrémédiablement diluées par des émissions de jeux, des faits divers sanglants, des sitcoms, des reality-shows, des écrans publicitaires etc. etc. ?

[Suite prévue...]
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mardi 27 mars 2018

Un billet pour rien (fin mars 2018)

J'ai déjà utilisé ce titre pour un blog sur L'Obs ("bad good old times"). Ce désenchantement tient à la fois de l'entropie et donc de l'invisibilité croissantes sur les réseaux et - conséquence ultime de l'entropie - du tarissement de la parole. Or, j'écris : à force de la pratiquer, l'écriture est devenue un moyen d'expression per se, qui réclame son dû même si l'on a rien à dire, ce qui d'ailleurs se constate un peu partout. Ce n'est pas qu'on n'a pas envie de parler de l'essentiel, c'est l'existentiel qui nous accapare entièrement.

News

L'Allemagne a donc un gouvernement. La belle affaire. On a passé des semaines, des mois, des tonneaux d'encre sur le sujet. Qu'est-ce qui reste à dire dans la logorrhée ambiante : que Merkel succède à Merkel ? - Et l'affaire de Trèbes au carrefour du Minervois ? Honneur au représentant de l'ordre : un héros contemporain. Mais les héros sont légion dans l'histoire humaine, ce qui n'enlève rien, bien sûr, à l'acte héroïque de cet officier. Or, paradoxalement, l'autre aussi est considéré comme un héros : par les "siens", ceux qui l'ont embrigadé, ce Carcassonnais paumé entre les quartiers pourris du centre ville et la belle Cité. - Et la guerre commerciale qui apparemment s'annonce : est-ce encore l'un des emberlificotages chers au "real Trump" ? - Sans oublier que Poutine succède à Poutine. Et Sissi à Sissi... 

Les news nous harcèlent de toutes parts, font parler, "couler de l'encre". Et il n'y a pas que la politique et l'économie. Il y a aussi les faits divers et les sports. J'aurais dû être pigiste pour L'Équipe, journal extrêmement bien écrit, j'aurais au moins appris quelque chose. Mais je n'écris pas seulement dans l'anonymat, j'aigris dans les regrets aussi. La pire des choses qui puisse arriver au scribaillon : l'aigriture !

Le Salon du Livre

Soyons donc optimistes et allons de l'avant puisque le futur nous appelle, à en croire ingénieurs, chercheurs, développeurs et publicitaires. Mais je me souviens maintenant : je voulais parler du Salon du Livre de Paris. Comparé à Francfort, il périclite sérieusement. Les Russes étaient à l'honneur cette année. Mais le groupe Hachette (Fayard, Grasset, Stock...) ou L'Archipel et d'autres n'exposent plus, et les indépendants ne sont pas regroupés comme à Francfort, ils sont d'ailleurs les premiers à s'en plaindre, même si certains n'ont pas encore pris conscience des avantages pour le visiteur et donc pour l'exposant. En plus ce serait peut-être moins cher au prix de groupe...

Le marché du livre est une énorme machine, extrêmement sophistiquée, à multiples niveaux et plate-formes, dont à Francfort le salon des agents fermé au public. Et les rendez-vous des responsables des Foreign Rights y sont pris à l'avance et d'une durée maximale de 15 minutes pour le tout-venant. Il y a également les stars qui, comme dans les autres disciplines, ne méritent pas forcément leur place. Sur le plan strictement littéraire, s'entend. D'autres y excellent incontestablement. Et il y a les spécialistes qui présentent en direct les bouquins aux médias et en particulier à la TV, comme Denis Scheck en Allemagne.


La partie émergée de cette affaire ce sont les listes de best-sellers, les hit-parades des bouquins. Parfois ce ne sont pas les plus connus qui vendent le mieux : le marché des thrillers par exemple est énorme. Et gore à souhait : ça vous amène dans les profondeurs cauchemardesques de l'esprit humain, et il paraît que les meufs plus encore que les mecs sont fanas de ce genre...

La démocratie sous influence

Mais pour revenir aux "informations" :  le scandale des Big Data de Facebook via Cambridge Analytica semble également s'étendre à l'influence considérable sur le vote du Brexit que l'utilisation frauduleuse (sans consentement) des données personnelles a pu exercer en faveur du leave, selon un certain Christopher Wylie, whistleblower de son état. Il s'agit - aux USA et en UK - du contraire de l'information : la fameuse "fake news" chère à Trump, ou la "désinformation" en termes plus classiques. Or ce n'est que la moitié du menu : l'autre est servie par les "influenceurs", créateurs de tendances et d'opinions (publiques), qui travaillent ici sur la politique comme on travaille la pub d'une marque : à coups de "préparation de cervelle" (P. LeLay 2004) ! - Si les informations de Christopher Wylie, ancien Directeur de Recherches à Cambridge Analytica, données le 26 mars 2018 dans une interview à Libération (*), puis ce 27 mars 2018 devant les Législateurs du Royaume-Uni (UK Lawmakers - vidéo ci-dessous en anglais) correspondent aux faits, les conséquences seraient extrêmement graves pour la crédibilité et la pertinence d'un référendum populaire comme le vote du Brexit, qui se jouait à 2 pourcents avec une participation de 72,2% ...





(*) Voici un extrait significatif de l'interview donné entre autres à Libération (ainsi qu'à Die Welt, Der Spiegel, El País, NRC, Polska, le Monde) > "Sans Cambridge Analytica, il n'y aurait pas eu de Brexit"
Q. - Est-ce que le vote en faveur du Brexit aurait eu lieu sans Cambridge Analytica ?

C.W. - Non, ils ont joué un rôle crucial, j’en suis sûr. Il y a deux aspects dans le scandale. D’une part, Cambridge Analytica a admis la semaine dernière avoir effectivement travaillé avec le groupe de campagne «Leave.EU». L’autre aspect, c’est que AggregateIQ [une entreprise canadienne issue de Cambridge Analytica, ndlr] a aussi travaillé avec Cambridge Analytica sur un système qui a permis à Leave.EU de dépasser son plafond de dépenses, et d’utiliser près d’un million de livres pour cibler la population. Sans AggregateIQ, le camp du «Leave» n’aurait pas pu gagner le référendum, qui s’est joué à moins de 2% des votes. Or, 40% du budget de «Vote Leave» est allé à AggregateIQ, c’est beaucoup. Cette entreprise a joué un rôle pivot dans le référendum. Elle a travaillé main dans la main avec Cambridge Analytica. Si vous ciblez un petit nombre spécifique de personnes avec des milliards de publicité, cela peut suffire à gagner suffisamment d’électeurs.

Q. - Cela pourrait, mais ce n’est pas sûr ? Qui peut dire que cela a vraiment fait basculer le vote sur le Brexit ?

C.W. - Mais tout est là. Ce vote est terriblement important pour ce pays, pour l’Europe. Les électeurs doivent avoir confiance dans leurs institutions démocratiques. Tricher, c’est tricher. C’est comme avec un médaillé d’or aux Jeux olympiques qui perd son titre après un contrôle antidopage positif : qui peut dire qu’il n’aurait pas gagné la médaille d’or sans se doper ? Personne. Mais la médaille lui est retirée, parce qu’il a triché. Parce que cela remet en question l’intégrité de tout le processus. Ce que je dis, c’est qu’il s’agit ici de l’intégrité du processus. Il doit y avoir une enquête sur tout le processus du référendum. Il ne s’agit pas d’une petite élection locale, il s’agit de l’avenir du pays.


[à suivre]


mercredi 7 février 2018

Les grocolis


 Les grocolis

Depuis l'élection fédérale du 24 septembre 2017, quatre mois et deux semaines se sont écoulés sans que les partis soient à même de constituer un gouvernement, mais ce 7 février 2018 un accord entre l'Union de Maman Merkel (CDU/CSU) et le SPD de Papa Schulz est enfin intervenu. On est prêt à signer le contrat de coalition lorsqu'un dernier détail sera réglé : le vote de la base social-démocrate - c'est-à-dire des 463.723 adhérents du SPD - dont l'organisation réclame trois semaines supplémentaires. - C'est donc vers la fin février que l'Allemagne passera du pareil au même - d'une GroKo à l'autre - après cinq mois de flottement et de "gouvernement par intérim"...

En Allemagne, on ne se demande plus pour qui mais pourquoi voter et surtout : pourquoi tout ce tremblement, flottement, toutes ces incertitudes, turpitudes, ce "gouvernement par intérim" qui traduit cette belle expression iconoclaste de "geschäftsführende Regierung", simple "gestion intérimaire" où le ministre "sortant" de l'Agriculture (CSU) se permet tout de même de voter en faveur du glyphosate au parlement européen sans consulter le Bundestag fraîchement élu - oui, pourquoi tout ce remue-ménage, cette excitation, cette exaltation pour finalement faire du sur-place ou, comme qui dirait, pédaler dans la semoule ?

Mais que s'est-il passé au juste ? 3/4 des inscrits sont allés voter le 24 septembre pour accorder sur les 709 sièges du Bundestag  [entre crochets les résultats de 2013, le parlement comptant alors 631 sièges] :  246 [311] à l'Union - 153 [193] au SPD - 69 [64] à Die Linke - 67 [63] aux Verts - 80 [0] au FDP - 94[0] à l'AfD. - On voit que les électeurs ont sanctionné la GroKo sortante, le SPD obtient son plus mauvais résultat d'après-guerre, l'Union baisse également, les partis de gauche (Linke/Verts) gagnent quelques sièges et les autres entrent - à nouveau (FDP) ou pour la première fois (AfD) - en fanfare au parlement. - Pour les analystes politiques, le message est clair, même si l'on peut y déceler un sfumato fondamental, car si l'entrée des populistes au Bundestag constitue une nouveauté et pour beaucoup un scandale, elle ne participe finalement que d'un mouvement général venu d'Europe de l'Est, et en effet l'AfD est beaucoup plus forte dans les anciennes régions de RDA, avec une mention spéciale pour la Saxe, l'ancienne "vallée des ignorants" (parce qu'on n'y recevait pas la télé de l'Ouest). Mais le mouvement commence à essaimer, et avec les évolutions en Pologne, en Tchéquie et en Hongrie, la nouvelle coalition ÖVP/FPÖ en Autriche et le score du FN en France (tout de même 33,9% il y a moins d'un an) montrent qu'à l'ère de la mondialisation et d'une "construction européenne" sans fin et sans volonté politique, le nationalisme "pur et dur" fait un remarquable come-back sur la scène inter-nationale. -  L'autre versant de cette affaire, qui la rend encore plus floue, c'est le consensus mou qui règne au centre avec les Grocolis allemands et les - hum ! - Macarons français, que personne n'aime vraiment mais que la majorité -  par son "vote utile" ou "anti-extrémiste" - ne cesse de confirmer au pouvoir...

10 février

Le vote des  adhérents du SPD aura donc lieu du 26 février au 2 mars, et le résultat sera connu le dimanche 4 mars. En attendant, Papa Schulz jette l'éponge : après avoir renoncé à la présidence du SPD au bénéfice d'Andrea Nahles ("Martin s'est sacrifié"), il renonce à présent à un poste ministériel dans un nouveau gouvernement Merkel, en affirmant que "le débat autour de ma personne" ne devait pas influencer négativement le vote des adhérents.  C'est donc ainsi que se conclut apparemment l'incursion de l'Européen Schulz en politique nationale. - Pourtant, en janvier 2017, sa désignation à l'unanimité comme candidat SPD à la chancellerie puis, en mars, son élection comme chef du parti social-démocrate allemand avec 100% (!) des suffrages ont  permis tous les espoirs : le libraire rhénan de condition modeste qui avait fait son chemin jusqu'à la présidence de la Commission UE faisait le poids face à une Maman Merkel affaiblie par sa "politique de bienvenue" de 2015 ("Nous y arriverons !"). Du coup, le baromètre des sondages taquinait les 30%, voire plus, et la chute ne pouvait être que plus dure : après les trois élections "régionales" ("Landtagswahlen") perdues, la météo politique prévoyait du gros temps, et en effet, avec environ 1/5 des voix exprimées en septembre 2018, le SPD - ce grand parti qui avait contraint Bismarck a introduire les premières lois de protection sociale au monde, puis fourni, avec Friedrich Ebert, le premier président de la république de Weimar et, avec Willy Brandt, l'un des chanceliers les plus charismatiques de l'après-guerre - était réduit au rang de second couteau. Et comme si ce n'était pas suffisant, Martin Schulz commet sa plus grande erreur en déclarant qu'il choisit l'opposition et qu'il n'est pas question de former une nouvelle grande coalition sous la direction de la chancelière sortante. La suite est connue...

Andrea Nahles (*1970), photo : FAZ


[en cours]

dimanche 10 décembre 2017

Johnny d'O

Je prends le train en retard. Johnny d'O est mort. Les nécros sont faites, les hommages rendus, les larmes séchées. Le week-end se termine...

Je me souviendrai de Johnny d'O comme d'un personnage hautement médiatique : il était ce bon client qui fédérait les audiences, assurait le spectacle, savait le fin mot...

Johnny d'O était un phénomène transgénérationnel, omniprésent, sur tous les écrans, terrains et scènes, entre le mots, entre les lignes, et sous le fard d'un serment maquillé qui s'en va faire sa nuit...

Johnny d'O était devenu immortel bien avant de mourir : grâce à lui, nous avons nous aussi été délivrés de notre condition de mortels, nous aussi trouvé refuge sous la Coupole, nous aussi gravi l'Olympe...

Et pourtant c'était un gars bien de chez nous, Johnny d'O, un peu bourge, un peu prolo, un peu sélect, un peu populo : un savant mélange où tout le monde se retrouvait, où il y avait à boire et à manger, à lire et à chanter...

Mais qu'allons-nous devenir désormais ? Qui nous donnera nos variétés quotidiennes ? Qui, tel un grand frère renommé, nous divertira de notre petite histoire anonyme ?

Certes, pour être le nouveau Johnny d'O, ça se bouscule déjà au portillon : il y a les vieux briscards et les jeunes loups, les prétendants au trône qui cherchent eux aussi à reconcilier une nation déchirée, à réunir la foule des petites gens et les grands de ce monde ; mais savent-ils que pour être immortel, il faut que l'artiste soit mort bien avant de recevoir les hommages présidentiels aux Invalides et de défiler sur les Champs-Élysées dans un cercueil doré ?




vendredi 24 novembre 2017

GroKo-Deal ?



Après le "non" catégorique de Martin Schulz (SPD) à une réédition de la Grande Coalition (GroKo) avec l'Union (CDU/CSU) d'Angela Merkel et celui de Christian Lindner (FDP) à une Jamaika-Koalition avec l'Union et les Verts, l'Allemagne fédérale se voit confrontée à l'une de ces situations inattendues qui se sont multipliées ces derniers temps : Brexit, Trump, Macron...

Si le Nein de M. Lindner reste à ce jour difficile à comprendre, M. Schulz ne pouvait qu'opter pour l'opposition devant la chute libre des sociaux-démocrates en septembre 2017 après quatre ans de "collaboration" avec Mme Merkel...

Or, l'entretien de ce jeudi avec le président allemand, Frank-Walter Steinmeier, a apparemment "fait bouger les lignes", comme dirait l'autre : Papa Schulz est désormais prêt à discuter avec Maman Merkel pour une éventuelle annulation du divorce annoncé...

En effet, les deux autres solutions pour sortir de l'impasse semblent peu convaincantes : d'un côté, un gouvernement Merkel minoritaire, qui resterait très instable et peu efficace ; de l'autre, de nouvelles élections, qui risqueraient de confirmer le résultat de septembre ou en tout cas de ne pas dégager une majorité claire de droite (CDU/CSU/FDP) ou de gauche (SPD/Les Verts/Die Linke)...

Alors il faudra bien - je suppose que les camarades Schulz et Steinmeier se seront mis d'accord sur ce point - mettre un mouchoir sur ses convictions profondes et faire le meilleur deal possible avec la chancelière - tant pis si le SPD y laisse encore des plumes : l'important, dit-on, c'est la stabilité du futur gouvernement allemand, mais aussi la nécessaire réforme européenne, défendue, semble-t-il, par le nouveau président français, qui se retrouve actuellement un peu seul avec ses belles déclarations d'intention...

Pourtant, le tour n'est pas joué, et les négociations s'annoncent longues et ardues : d'abord - Martin Schulz l'a déclaré - la base du SPD sera appelée à voter pour ou contre une nouvelle participation sociale-démocrate au gouvernement, et à ce jeu-là on ne gagne plus à tous les coups ; et puis - si négociations il y a - elles ne commenceront sans doute qu'après les assises du parti prévues le 7 décembre 2017 où - tous les camarades interrogés s'accordent à le dire - M. Schulz sera confirmé à la tête du SPD, même si le doute a pu subsister à ce sujet...

***

Pour expliquer la situation présente, il y a un paramètre que les uns et les autres préfèrent apparemment ignorer au possible : le surprenant résultat des populistes de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) qui, au Bundestag, occupent actuellement 94 sièges sur 709 (avec 12,6% des voix contre 4,7% en 2013). - Si, pour simplifier les calculs, on enlevait ces sièges en supposant que les populistes n'aient pas, comme en 2013, franchi la barre des 5% des voix nécessaires pour entrer au parlement, la majorité serait à 308 sièges : assez pour une coalition Union / Libéraux (326), mais également pour une alliance Union / Les Verts (316).

Mais pourquoi cette ascension fulgurante des populistes dans un pays qui a connu douze ans de dictature barbare et meurtrière ? - Est-ce parce que les partis dits "de gouvernement" se ressemblent trop ? Est-ce donc la conséquence d'alliances "contre nature", comme cette coalition entre sociaux-démocrates et chrétiens-démocrates ? Et puis la politique d'immigration d'Angela Merkel en 2015 - avec sa fameuse déclaration : "Nous y arriverons" ("Wir schaffen das") - n'a-t-elle pas contribué à cet essor formidable du repli sur soi, de la xénophobie, de l'hostilité au projet européen, savamment alimentés par les harangues d'idéologues surgis du passé le plus sombre de l'Allemagne ? - Car, de l'autre côté de la barrière, les problèmes des pauvres - "les plus démunis", comme on aime à dire - et des travailleurs précaires ne sont pas - loin s'en faut - résolus par l'introduction du salaire minimum, imposé par le SPD au 1er janvier 2015 en République fédérale. Beaucoup d'autres mesures seraient nécessaires pour sortir les gens de la précarité, et elles seraient réalisables car, dans l'Allemagne actuelle, le chômage est au plus bas et les caisses de l'État sont pleines...

Devant ce genre de problèmes purement économiques et sociaux - qui réclameraient donc la réduction de la précarité, c'est-à-dire entre autres : des logements abordables, l'amélioration des conditions de travail et le renforcement de la protection sociale pour redonner confiance aux "couches laborieuses" qui, en fin de compte, produisent "nos" richesses ou, au choix, font "tourner la baraque" - les histoires d'intégration et d'insécurité fonctionnent comme un paravent, un "écran total" : de faux problèmes appelés à masquer le démantèlement progressif de l'État social qui, seul, serait à même d'assurer et de maintenir la cohésion de nos sociétés. - Le reste n'est que de la très mauvaise littérature à l'intention de pauvres gens abrutis par un travail stupide, des minima sociaux honteux, des bonimenteurs sans vergogne et une industrie du divertissement à la limite de l'analphabétisme...

Dans cette perspective sociale-démocrate esquissée à l'instant, une nouvelle grande coalition n'est en effet souhaitable qu'avec beaucoup de réserves. Car jusqu'où Angela Merkel pourra-t-elle "aller trop loin" pour se maintenir au pouvoir, et jusqu'à quel point Martin Schulz devra-t-il céder en risquant que le SPD se fasse définitivement broyer pour finir par ressembler au PS français après le passage du rouleau-compresseur Macron ?

C'est ce que les JuSos - les comités de travail des jeunes du SPD qui comptent 70.000 membres et représentent "l'avenir du parti" - ont dû se dire ce vendredi soir à Sarrebruck, où Martin Schulz est venu tenir un discours difficile : "No more GroKo", ont-ils scandé, tandis que le patron avait tout le mal du monde à contenir leur fougue, qui n'était pas seulement le fait de la jeunesse...


[à suivre]

mardi 21 novembre 2017

Jamaïque, c'est fini (et dire que c'était l'île de mon premier amour)


Jamaika - Nein ! - Et apparemment, les nouvelles élections ne sont pas non plus pour demain ! Du coup, l'Allemagne n'a plus de gouvernement capable d'agir et de participer aux débats européens ou climatiques, par exemple : entourée des ministres de la grande coalition  (CDU/SPD) désormais révolue, Angela Merkel reste certes chancelière "par intérim" pour administrer, gérer ou expédier les affaires courantes, mais sans majorité au Bundestag, elle ne dispose plus du pouvoir décisionnel et législatif nécessaire pour effectivement gouverner le pays.

Une situation inédite en Allemagne fédérale...

La balle est maintenant dans le camp du président de la République, Frank-Walter Steinmeier, qui - malgré son appartenance au SPD - est tenu à une stricte neutralité. En effet, sa fonction cesse aujourd'hui d'être simplement "honorifique" ou "représentative", car il lui appartient de dissoudre le parlement et de convoquer de nouvelles élections. Mais, selon un sondage récent qui ne tient pas encore compte de l'échec de Jamaika, celles-ci donneraient actuellement un résultat proche de celui de septembre 2017, même si les choses risquent de changer au cours des prochaines semaines. - Or, le président vient d'annoncer clairement qu'il n'est pas partisan d'un nouveau vote et qu'il va donc réunir cette semaine les chefs des partis pour les sommer de respecter le choix des électeurs. Ce n'est pas gagné car, après l'échec des consultations "jamaïcaines", Martin Schulz déclare de son côté que le "SPD n'est (toujours) pas disponible pour une (réédition de la) grande coalition" et qu'il "ne craint pas de nouvelles élections".

Trois solutions :

1. - Frank-Walter Steinmeier réussit à convaincre les chefs des partis concernés par la Jamaika-Koalition - CDU/CSU/FDP/Les Verts - de reprendre les négociations - et notamment Christian Lindner (FDP) qui, contre toute attente, vient de claquer la porte, alors que Les Verts et l'Union (CDU/CSU) déclarent avoir été "proches d'un accord" après quelque sept semaines (!) de consultations - ou bien il parvient à décider son ex-camarade Martin Schulz de prendre ses responsabilités en revenant sur sa décision et en négociant un nouveau contrat de coalition avec la CDU/CSU.

2. - Si lors de l'élection du chancelier / de la chancelière, Angela Merkel n'obtient qu'une majorité "relative" au Bundestag, le président peut tout de même la nommer chancelière : elle a alors la possibilité de former un gouvernement minoritaire - une option qu'elle refuse actuellement, arguant que "l'Allemagne a besoin d'un gouvernement stable".

3. - Le président dissout le parlement et convoque de nouvelles élections (ce qu'il est seul habilité à faire) en suivant une procédure fixée par la Constitution. Si cette décision est prise, un délai de soixante jours suivant l'annonce doit être respecté avant un nouveau passage aux urnes, qui aurait alors lieu en février ou mars 2018.


D'ici là, le bruit avec la bouche, les harangues et les reproches vont s'amplifier au parlement - dont les séances ont repris ce mardi 21 novembre 2017 sous la direction de Wolfgang Schäuble (CDU), le nouveau président du Bundestag - jusqu'à ce que les "messages" et les "discours" deviennent inaudibles pour les citoyens "ordinaires", ce qui risque une fois encore de favoriser le vote des extrêmes, alors que de toute évidence il s'agit pour les uns et les autres de faire des compromis et de travailler ensemble pour tenter de résoudre les problèmes importants et de plus en plus urgents, non seulement en Allemagne, mais en Europe et en dernier ressort dans le monde entier (guerres et conflits interminables, pauvreté, inégalités des termes de l'échange, paradis fiscaux, changement climatique ...).

[suite]


De g. à dr. : Lindner (FDP) - Merkel (CDU) - Seehofer (CSU) - Özdemir (Les Verts) - Schulz (SPD)

lundi 13 novembre 2017

D'Allemagne


Bundestag 2017 - Est-ce que la Jamaika-Koalition va libérer la marie-jeanne ? - Plus sérieusement : s'ils n'arrivaient pas à s'entendre, la CDU de Frau Mutti, la CSU choucroute-saucisse, le FDP beau gosse et les Verts gentrifiés, il y aurait de nouvelles élections. Du coup, on affiche le sourire sur le balcon exposé en permanence aux caméras de la TV publique qui suit les consultations quadripartites, mais ça doit discuter sec - avec quelques épisodes de soupe à la grimace - à l'intérieur, dans les salons particuliers, où l'on devine les canapés, les berlinoiseries à volonté, et peut-être un fumoir pour ces messieurs du cigare ? - Plus sérieusement (deuxième tentative) : la Bundesrepublik est actuellement sans réel gouvernement, Frau Mutti est certes encore chancelière, mais le trône vacille un brin... Et une chose est sûre : personne ne peut plus prévoir grand-chose en politique, avec les totally imprévus Mr. Trump et Mrs. Brexit, pour ne citer que ceux-là. - Mais si vous tenez quand-même à faire des paris, Madame Maman a encore toutes ses chances (et de beaux restes, comme qui dirait). Quant à Papa Schulz, le Rhénan bourru, bouquiniste comme Wilsberg à Münster, ou libraire comme on dit à Paris, il profiterait certainement de nouvelles élections en cas d'échec jamaïcain car, en dépit des sempiternels sondages médiatisés à donf, cet homme est quand même ce que le SPD a fait de mieux, ces derniers années ou décennies, quand on considère les Ziggy Gabriel et autres Peer "Gros-Doigt" Steinbrück. Beaucoup d'anciens du SPD ne restent d'ailleurs au parti qu'en mémoire de Willy "Le Rouge" Brandt ou peut-être encore de Schmidt-Schnauze, mais certainement pas de Gasprom Schröder. 

Ah ! la politique au pays du polar et des polit-talks, ce n'est pas une mince affaire. Surtout vue de France où, habituellement, on a le droit de se tromper avec Sartre et d'avoir raison avec Aron. En même temps ou à tour de rôle, c'est au choix ! - Faut dire que les Allemands, après des débuts longs et douloureux, sont également devenus des experts en politique, avec une affection particulière pour la correction : si, en France, on se rentre dedans comme le taureau fonçant sur la muleta rouge, en Allemagne on laisse dire - même le politiquement pas du tout correct du nouveau parti à droite toute de Papi Gauland et de son roquet Höcke. On laisse dire parce qu'on est persuadé que ce n'est que du bruit avec la bouche, même si ça prend par moments des proportions inquiétantes au pays du foot et des bagnoles - comme au pays des huîtres et du champagne, d'ailleurs.  Et puis vue de France, la politique allemande comporte toujours ce petit reste de refoulé, que l'on peut étudier à merveille par l'absurde dans des films comme "La 7e Compagnie" avec son prodigieux non-dit (comme qui dirait). Eh oui ! ces années de peste brune et de têtes de mort, ça marque son époque, et apparemment ça n'en finit pas de marquer la nôtre aussi.

En parlant de polars : je pense que les problèmes de communication entre les filles de Charlemagne proviennent d'abord d'un grand manque d'information - ce qui laisse beaucoup de place à la désinformation et la manipulation. Les polars allemands actuels par exemple sont pratiquement inconnus en France, tout comme un certain cinéma d'auteur à tendance "multi-culturelle" (attention, muleta !), sans oublier une littérature et une pensée contemporaines tout de même assez riches et variées. Or, l'inverse n'est pas vrai puisque la création française actuelle s'exporte plutôt bien en Allemagne. C'est donc ici qu'il conviendrait de rétablir l'équilibre en programmant par exemple les derniers Tatort, Wilsberg ou Spreewaldkrimis - dans une bonne adaptation de post-synchro, s'il vous plaît, en évitant de s'asseoir sur le job comme pour Derrick, paradoxalement rediffusé ad nauseam à la TV française (en ce moment on s'acharne sur Rex). De leur côté, les profs d'université et les directeurs littéraires, les fameux "germanistes professionnels", qui sévissent depuis des lustres avec leurs programmes éditoriaux et leurs traductions dilettantes, devraient peut-être laisser la place à la nouvelle génération, plus à même de transmettre au public francophone le côté laboratoire de l'Allemagne contemporaine et de Berlin en particulier - de ce point de vue, ARTE est un vrai bienfait, malheureusement beaucoup trop élitiste aux yeux du grand public..

Et en parlant de polit-talk, les débatteurs français pourraient apprendre de leurs collègues allemands comment on arrive à dire les choses sans se rentrer dans le lard : en effet, quand on laisse parler les autres et qu'on les traite avec courtoisie, on réussit à imposer un certain niveau au débat, un peu d'argumentation sérieuse, d'attachement à un certain caractère objectif des faits et de la vérité, ce qu'un philosophe avait appelé, voici plus d'un siècle déjà, le "retour aux choses-mêmes"...




dimanche 24 septembre 2017

Bundestag 2017 - Nouvelle donne

 

Les milieux autorisés parlent d'une catastrophe au pays de la bière et de la viande en sauce : les populistes de l'AfD (Alternative pour l'Allemagne) font une entrée fracassante au parlement avec plus de 90 sièges et 13% des voix exprimées (env. 75% des inscrits sont allés voter ce dimanche). - En prenant au sérieux la déclaration surprenante du nouveau patron du SPD, Martin Schulz (149 sièges / 20,6%), la GroKo entre l'Union chrétienne-démocrate de la chancelière et les sociaux-démocrates a vécu : le SPD serait alors la première force d'opposition au Bundestag et Martin Schulz espère ainsi redorer le blason du SPD en vue des élections de 2021, où il serait à nouveau candidat. - Dès lors, une seule option reste à Angela Merkel : la fameuse Jamaika-Koalition (noir / vert / jaune) entre la CDU/CSU, les libéraux du FDP et les Verts (Die Grünen) - une sorte de grand écart entre diesel et moteur électrique, éolienne et charbon, saucisse industrielle et cochon heureux - grand écart entre les exigences d'une économie hyper-libérale exclusivement basée sur le profit et celles d'une écologie plus ou moins malthusienne avec une touche d'anti-capitalisme bon chic bon genre ...

Ce qui est assez surréaliste, comme on aime à dire chez les réalistes forcenés, c'est que la coalition jamaïcaine, qui hier encore relevait de l'utopie, est aujourd'hui la seule échappatoire qui reste à Maman Merkel pour rester au pouvoir. Si elle n'y parvenait pas parce que les leaders de ses deux partenaires de coalition potentiels, Christian Lindner (FDP) et Katrin Göring-Eckardt (Die Grünen), sourient trop jaune ou s'expliquent trop vertement, ce serait à Papa Schulz de constituer une coalition majoritaire, autrement dit : mission impossible !

On attend donc de voir avec curiosité pour les uns et nervosité pour les autres ce que les négociations des semaines à venir vont donner. Mais une chose est déjà sure : l'entrée au parlement d'une formation politique qui ne renie pas les discours d'extrême-droite tenus par certains de ses responsables et militants est une très mauvaise nouvelle pour un pays qui n'a pas remisé la schlague, les bottes et les uniformes depuis si longtemps ...

[suite]

[*]  Rectificatif (26/9/17) - Contrairement à ce que j'ai affirmé au soir de l'élection, une coalition Union (CDU/CSU) + AfD - d'ailleurs refusée d'office par Angela Merkel -  ne serait pas majoritaire. - Il faut ajouter que le Bundestag 2017 ne comptera plus 690 mais 709 Sièges. Voici le nouveau tableau de répartition :