lundi 12 janvier 2015

"Je suis Charlie"




Alors que les mouvements de solidarité face à l'indicible sont quasi mondiaux, les Français restent partagés : ils l'étaient avant et le seront sans doute après. Mme Le Pen n'est pas venue à Paris ce dimanche ? Mais qu'elle reste donc chez elle à bouder avec son staff, ses électeurs, eux, ont été cordialement invités comme l'ont été tous les citoyens et hôtes de ce beau pays.

Pyroman le dit bien mieux que je ne saurais le faire :

"À certains moments [,] citoyens, il faut arrêter de jouer petits bras et saisir l'occasion de marcher pour montrer ce qu'est un peuple réuni derrière ses valeurs incompressibles."


La formule "Je suis Charlie" n'est que le fruit du hasard, née comme ce genre de cris de désarroi et de guerre naissent : quelqu'un la dit, un autre la répète et ça finit par faire boule de neige. Le mot d'ordre n'a aucune importance en tant que tel : c'est son effet, le ralliement des gens autour d'une protestation et d'un deuil collectif qui compte. Le reste – c'est le cas de le dire – n'est que littérature.

lundi 5 janvier 2015

PEGIDA

Cette note est l'adaptation française d'un petit texte que j'avais publié en allemand à la mi-décembre 2014.


 PEGIDA : ce sigle désigne les « Européens patriotes contre l'islamisation de l'Occident » (Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes). - Il existe déjà un site, une page Facebook, une note conséquente sur Wikipédia et sans doute un compte Twitter. - Dans la semaine du 8 décembre 2014, les trois talk-shows politiques les plus en vue d'Allemagne (Anne Will, Maybrit Illner, Günther Jauch) ont organisé des débats autour de ce « mouvement », et la plupart des journaux publient des éditoriaux inquiets sur ce qui semble s'y mettre en marche.


Cependant, les médiatiques professionnels n'ont pas l'air particulièrement conscients de leur propre contribution au statut de « célébrité » de ceux qu'ils condamnent dans leurs colonnes, alors qu'ils devraient savoir que l'indifférence est une méthode éprouvée pour désamorcer les critiques du système.


Or, cette fois, le mécontentement vient de gens dont l'opinion subodorée a déjà été défendue avec succès dans les médias par Thilo Sarrazin, si l'on en juge par les chiffres de vente de son pamphlet « Deutschland schafft sich ab » (L'Allemagne se supprime, paru aux éditions DVA, Munich 2010, 464 pages) : pour la seule année de parution, Der Spiegel comptabilisait déjà 1,1 millions d'exemplaires vendus. Dans le même genre, avec un titre étrangement similaire, il n'y a que Le suicide français du polémiste Eric Zemmour (Albin Michel, Paris 2014, 534 pages), vendu quelque 400.000 fois deux mois et demi après son lancement, pour rivaliser avec une telle réussite éditoriale.

jeudi 11 décembre 2014

Je veux garder mon Allemagne de Mme Merkel


Jean-Luc Mélenchon, photo : dpa, choisie par Bild (lien ci-dessous)


« Maul zu, Frau Merkel ! Frankreich ist frei ». - Dans un allemand correct, mais un peu vieillot et rudimentaire, Jean-Luc Mélenchon interpelle la chancelière qui vient à nouveau d'être plébiscitée à la tête de son parti, la Christlich-Demokratische Union (CDU). - Et le politicien démissionnaire du Parti de gauche d'ajouter : « Occupez-vous de vos pauvres et de vos équipements en ruines ! »


Si le quotidien Les Échos considère que « La presse allemande en ligne reprend largement le message de l’homme politique de gauche qui a appelé la Chancelière allemande à "la fermer" vis-à-vis de la France », l'impact sur l'opinion d'outre-Rhin n'est guère plus important que la récente élection d'un ministre-président du Parti de gauche en Thuringe l'est en France. Il est étonnant, par exemple, que l'hebdomadaire du centre gauche Der Spiegel reprend pratiquement le même texte que le quotidien populiste Bild : on en conclut qu'il s'agit de la même dépêche d'agence (isa/AFP) que les rédacteurs de ces deux publications aux antipodes n'ont pas pris la peine de développer.


lundi 8 décembre 2014

Un ministre-président du Parti de Gauche en Allemagne ?

~ UNE CHRONIQUE ~
(16 octobre - 6 décembre 2014)



La spécialité de Thuringe :
viande en sauce, chou rouge cuit et boulette de pommes de terre


~ 16 octobre 2014 ~


Aux dernières nouvelles (Der Spiegel), le Land - officiellement : "l'État libre" - de Thuringe pourrait être gouverné par un ministre-président d'extrême-gauche dans le cadre d'une coalition "rouge-rouge-verte" (Die Linke/SPD/Les Verts). Ce serait une première en Allemagne fédérale. - "Historique", s'exclame-t-on déjà. Mais ce ne sont plus vraiment les mêmes qui avaient abusé de cette formule pour célébrer le "triomphe de Mme Merkel" aux dernières élections fédérales en septembre 2013.


La nouvelle peut paraître anodine, surtout en France où les références politiques d'outre-Rhin se limitent souvent à "Berlin" et "Merkel". Or, il faut tout de même dire ceci : si Bodo Ramelow (Die Linke) accède au poste de ministre-président en Thuringe, la coalition qui le soutient n'aura certes qu'un seul siège d'avance, mais - et c'est un mais de taille - l'actuel Bundestag présente exactement la même composition : une coalition rouge-rouge-verte y serait également majoritaire (avec 320 sur 631 sièges) ! - Si, donc, ce partenariat se passe bien en Thuringe, cela pourrait avoir un effet sur les élections fédérales de 2017 (1).


Ce vendredi, les trois partis se réunissent pour une dernière "consultation", mais le Spiegel affirme que l'on se dirige bien vers un accord de coalition et un gouvernement dirigé par Bodo Ramelow, dont la formation politique dépasse de loin le score de ses deux partenaires (2). Si une telle coalition était ensuite envisagée au niveau fédéral et que les trois alliés se rapprochent au Bundestag, Angela Merkel serait dans une position très inconfortable. Bien qu'un tel cas de figure extrême soit plutôt improbable avant l'échéance de 2017, la marge de manœuvre pour mener une politique ultra-libérale en Allemagne se rétrécit sensiblement, ce que l'introduction d'un salaire minimum dès janvier 2015 confirme déjà.


~ 17 octobre 2014 ~

dimanche 16 novembre 2014

Il est interdit d'interdire

Un pied de nez à ceux qui prenaient cette célèbre formule au pied de la lettre : elle a bien été lancée par un éminent contestataire, mais si l'humoriste Jean Yanne l'avait créée au cours de l'un de ses dimanches radiophoniques du printemps 1968, il ne ressemblait pas vraiment à la caricature du sorbonnard qui prenait la pose sur les barricades du Quartier Latin.

Bien sûr, la formule n'a pu atteindre un tel degré de popularité qu'avec sa réception enthousiaste : écrite sur les murs ou scandée dans les défilés, elle a fait le tour du monde, portée par le vent de révolte qui animait les mouvements de jeunesse en cette fin des années 1960.

Ce n'est donc pas son caractère paradoxal qui permettra de démontrer l'incohérence des revendications d'alors. Car, même sans connaître son auteur ou la parodie à l'origine de la formule, ceux qui l'utilisaient – et notamment les étudiants – ne pouvaient pas ne pas voir la contradiction logique qu'elle recelait, illustrée par ce Crétois légendaire qui affirmait que tous les Crétois sont des menteurs.

« Il est interdit d'interdire » figure une histoire sans fin puisque la formule implique avec la même logique paradoxale qu'il est « interdit d'interdire d'interdire ». C'est l'histoire sans fin d'une jeunesse qui ne cesse de rappeler aux anciens en bravant leurs interdits que chacun doit faire ses propres expériences avant de comprendre qu'il n'avait rien compris.

lundi 10 novembre 2014

La Chute du Mur. Et après ?

On imagine la liesse populaire. Les images ont été rediffusées à satiété. On imagine le soulagement après l'oppression et l'injustice. Tant d'exemples illustrent l'immense joie des peuples libérés, souvent de façon inattendue, parfois du jour au lendemain. - À Berlin, le mur était réputé infranchissable : il représentait pendant vingt-huit ans une réalité intangible. Puis, après quelques frémissements, il s'ouvre et tombe en une seule nuit sur un malentendu : la communication prématurée d'un arrêté de libre circulation lors d'une conférence de presse retransmise en direct à la télévision. Le monde entier - déjà en voie de globalisation - prend immédiatement connaissance de cette nouvelle sensationnelle, qui marque le début de la fin d'une quarantaine d'années de guerre froide.


Ouvriers rentrant du travail dans le métro de Berlin-Est
(photo : Harald Hauswald)

Depuis ce 9 novembre 1989, on continue de célébrer la chute du mur, la fin de la dictature communiste, de l'État policier, le début de la liberté de circulation, de presse et d'opinion, le retour de la propriété privée et de la libre entreprise. On célèbre cette nuit et les jours suivants, où les citoyens de RDA sont allés admirer les vitrines de l'ennemi de classe, ont un peu plus tard empoché leur "argent de bienvenue" (Begrüßungsgeld) - 100 D-Mark - et fait leurs premières emplettes, pris par un embarras du choix inconnu devant ces étals débordant de biens de consommation.

samedi 8 novembre 2014

Un certain 9 novembre

On peut se demander pourquoi cette date de la chute du mur de Berlin n'a pas été retenue comme jour de la fête nationale de l'Allemagne réunifiée :

- Le 9 novembre 1918, le chancelier Max von Baden décide de son propre chef d'annoncer l’abdication de l'empereur Guillaume II et nomme Friedrich Ebert (SPD) aux affaires. Vers 14 h, le social-démocrate Philipp Scheidemann proclame depuis le Reichstag la « République Allemande » (appelée ensuite « République de Weimar »). Deux heures plus tard, le spartakiste Karl Liebknecht proclame la « République allemande des Conseils » sur le modèle des soviets russes. C'est le début de la Révolution de Novembre qui sera réprimée dans le sang. Entre-temps, l'armistice de la « Grande Guerre » est signée à Compiègne.



lundi 3 novembre 2014

Un billet pour rien

Parfois je pense que la vie ressemble à un hall de gare où ceux qui partent croisent ceux qui arrivent. Certains se reposent dans la salle d'attente. Ils ont le temps. Entre l'arrivée et le départ. Quelques-uns n'ont pas de chez eux. Leurs regards se perdent dans le vague. D'autres sont plantés au buffet, le nez dans leur bière. Ou assis à une table, le mobile à l'oreille. Ceux-là n'ont plus une minute à perdre. Dans un quart d'heure, ils prendront le train pour la capitale. Ils s’entraînent déjà à vivre plus vite. On dormira quand on sera morts, qu'ils disent. - Moi, je stagne sur le parvis : au guichet, ils n'ont pas voulu me délivrer de billet pour n'importe où. La prochaine fois, j'en demanderai un pour nulle part. Peut-être qu'on me le laissera pour rien.




dimanche 2 novembre 2014

La paix sociale

Dans un régime démocratique, il semble qu'il y ait un seuil quantifiable - un certain pourcentage de gens pauvres, chômeurs ou exclus - au-delà duquel il n'est plus possible de garantir, de maintenir la paix sociale. Selon le ministère du Travail de la République de Weimar, 6.127.000 Allemands sont au chômage à la mi-février 1932 : soit un "actif" sur trois ! - En juillet de la même année, le NSDAP - pour mémoire : une organisation fasciste et criminelle - atteint son plus haut score à des élections parlementaires libres : 37,1% (contre 33,1% en novembre 1932).

Le recensement de 1925 ayant dénombré 62.411.000 habitants en Allemagne, on ne compte encore que 1,5 millions de chômeurs deux ans plus tard (en 1927). Et, lors des élections du Reichstag de 1928, le NSDAP réalise un score plutôt dérisoire - et peut-être surprenant pour les non-spécialistes - avec seulement 2,6% des suffrages exprimés (contre 29,8% au SPD) !

Mais alors : qu'est-ce qui a bien pu se produire en quatre ans, entre mai 1928 et juillet 1932, pour que le NSDAP passe de 2,6% à 37,1% (1) ?

Une communauté nationale est par principe composée de groupes hétérogènes, aux origines diverses et aux intérêts divergents, comme ceux des ouvriers et des patrons par exemple, "prolétaires" et "bourgeois" dans le jargon de l'époque. Et, lorsque l'on considère les pays de langue allemande des années 1900 à 1930, on ne peut que remarquer la diversité des mouvements artistiques et intellectuels : nul besoin de faire un inventaire des noms, mais on peut affirmer qu'il s'agissait d'une culture extrêmement riche, "absolument moderne", selon le vœu du poète, que ce soit dans les domaines de la littérature, du cinéma, de la peinture ou des sciences, toutes disciplines confondues. - Inconcevable à l'époque qu'une telle polyphonie culturelle puisse, du jour au lendemain, être extirpée de la conscience collective d'une nation (2).