lundi 5 janvier 2015

PEGIDA

Cette note est l'adaptation française d'un petit texte que j'avais publié en allemand à la mi-décembre 2014.


 PEGIDA : ce sigle désigne les « Européens patriotes contre l'islamisation de l'Occident » (Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes). - Il existe déjà un site, une page Facebook, une note conséquente sur Wikipédia et sans doute un compte Twitter. - Dans la semaine du 8 décembre 2014, les trois talk-shows politiques les plus en vue d'Allemagne (Anne Will, Maybrit Illner, Günther Jauch) ont organisé des débats autour de ce « mouvement », et la plupart des journaux publient des éditoriaux inquiets sur ce qui semble s'y mettre en marche.


Cependant, les médiatiques professionnels n'ont pas l'air particulièrement conscients de leur propre contribution au statut de « célébrité » de ceux qu'ils condamnent dans leurs colonnes, alors qu'ils devraient savoir que l'indifférence est une méthode éprouvée pour désamorcer les critiques du système.


Or, cette fois, le mécontentement vient de gens dont l'opinion subodorée a déjà été défendue avec succès dans les médias par Thilo Sarrazin, si l'on en juge par les chiffres de vente de son pamphlet « Deutschland schafft sich ab » (L'Allemagne se supprime, paru aux éditions DVA, Munich 2010, 464 pages) : pour la seule année de parution, Der Spiegel comptabilisait déjà 1,1 millions d'exemplaires vendus. Dans le même genre, avec un titre étrangement similaire, il n'y a que Le suicide français du polémiste Eric Zemmour (Albin Michel, Paris 2014, 534 pages), vendu quelque 400.000 fois deux mois et demi après son lancement, pour rivaliser avec une telle réussite éditoriale.



Toute cette affaire semble tourner autour du constat que « l'Allemagne n'est plus l'Allemagne » : le leitmotiv inofficiel de ces manifestations s'exprime dans le concept de « Überfremdung » (surpopulation étrangère) qui peut résumer les griefs des Pegida dont le rendez-vous hebdomadaire n'a pas été fixé au lundi par hasard. Le 15 décembre 2014, 15.000 manifestants ont crié « Nous sommes le peuple » à Dresde. Fréquentation pronostiquée à la hausse.


Bien évidemment, la référence aux célèbres manifestations du lundi, qui au cours des derniers mois de la RDA ont contribué à la chute du mur, n'aura échappé à personne en Allemagne, ce que le détournement du mot d'ordre de 1989 - « Nous sommes le peuple ! » - vient confirmer. Si on peut se passer de la remarque que les mouvements passés et actuels n'ont guère de points commun sur le fond, il y a tout de même des similitudes « formelles », voulues par les organisateurs et idéologues qui insistent sur le caractère « silencieux » et « pacifique » de ce « mouvement populaire ».

C'est ici qu'il faudrait mener une recherche sérieuse, et il ne s'agit pas seulement de la question âprement discutée de savoir qui sont ces gens, toujours plus nombreux, défilant en silence dans les rues de Dresde et de quelques autres villes tous les lundis soir, mais également de la genèse de ces manifestations et de l'organisation qui prétend les contrôler. Né en 1973 à Dresde, Lutz Bachmann, plusieurs fois condamné pour divers délits, passe pour être l'instigateur du « mouvement ». Il explique ses débuts et motivations dans une vidéo de la Junge Freiheit, une publication conservatrice aux tendances d'extrême-droite. Dans ce document intervient également Frauke Petry, une politicienne saxonne du parti euro-sceptique de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) qui, en louvoyant un peu et non sans arrière-pensées, fait état de sa « compréhension », si ce n'est de sa sympathie pour ces « manifestants pacifiques ».


Comme Pegida, l'Alternative pour l'Allemagne a pour ainsi dire émergé du néant. La montée de ces groupements et partis populistes s'explique avant tout par ce vide politique, où les partis établis se ressemblent de plus en plus tout en étant de moins en moins capables de faire une politique sociale conséquente face à la toute-puissante économie globalisée et son arme fatale de la « crise  mondiale ». L'exemple type de cette évolution est le Front National, fondé en 1972 par Jean-Marie Le Pen et dirigé depuis 2011 par sa fille Marine, qui veut en faire un parti « respectable » sans pour autant abandonner sa ligne d'extrême-droite. Avec ses succès lors de la dernière élection européenne, le Front National est actuellement considéré comme la troisième force politique en France.


Pour les manifestations de Dresde, il faudrait également tenir compte de l'expérience « socialisante » : les personnes partageant les mêmes convictions nouent des contacts, ne sont plus isolés avec leurs peurs ou leurs ressentiments. Il se peut donc que des « citoyens tout à fait ordinaires » descendent dans la rue pour vivre ce moment de solidarité qui leur est par ailleurs refusé dans le contexte contemporain de désocialisation et d’égoïsme consumériste. - S'y ajoute l'intérêt médiatique déjà mentionné qui fonctionne ici comme un catalyseur : le « brave citoyen » trouve enfin l'attention, la reconnaissance qu'il mérite. Mais il est en même temps radicalisé sans vraiment s'en apercevoir : à mon avis, c'est là l'un des effets les plus dangereux du double discours populiste. - À ce propos, il faut tout de même ajouter que l'intérêt sans faille porté à Pegida par les médias officiels est d'autant plus remarquable que les organisateurs ou responsables du « mouvement » refusent pour l'heure de s'y exprimer. L'un expliquerait-il l'autre ?




Commentaires





Lu avec intérêt.


Écrit par : Pyroman | 06/01/2015 |






Salut Pyroman ! - J'essayerai de faire la suite annoncée. Ce lundi les villes de Cologne et de Berlin ont éteint l'éclairage urbain (notamment les monuments : cathédrale, porte de Brandebourg) en guise de protestation contre les manifestations annoncées, ce qui a eu un effet certain, notamment médiatique. Il y a eu de nombreuses contre-manifestations. À Dresde, 18.000 personnes ont défilé pour Pegida (légère hausse par rapport à lundi dernier : 17.500). Désormais, l'AfD déclare ouvertement sa "sympathie" pour le "mouvement" (tentative évidente de récupération).


Écrit par : sk | 06/01/2015 |






la riposte

http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/01/06/en-allemagne-les-opposants-au-mouvement-anti-islamisation-se-mobilisent_4549653_3214.html
Écrit par : kulturam | 06/01/2015 |






En Allemagne, en regard du passé, de telles manifestations ne peuvent manquer de faire réagir les officiels (Merkel, et les ex-chanceliers Schröder et Schmidt) ainsi que le gros de la population. - ll faut choisir : ou bien vous êtes contre l'influence des religions sur la vie publique, ou bien vous en ciblez une en particulier et c'est un prétexte pour discriminer une partie de la population...


Écrit par : sk | 06/01/2015 |






et pour le moment que disent les officiels en Allemagne ? compte tenu du passé justement..pour les médias on a les mêmes chez nous mais je ne pense pas qu'il y aurait ce genre de manifs en France


Écrit par : kulturam | 06/01/2015 |






Les officiels condamnent, Merkel la première : "Ici il n'y a pas de place pour la traque et la diffamation de personnes d'autres pays qui viennent chez nous" (15/12/14) - "Aujourd'hui certains crient à nouveau 'Nous sommes le peuple' tous les lundis. En fait ils veulent dire : vous n'en faites pas partie à cause de votre couleur de peau ou de votre religion. C'est pourquoi je dis à tous ceux qui participent à ce genre de manifestations: Ne suivez pas ceux qui y appellent ! Car bien souvent il y a de la froideur, voire de la haine dans leurs cœurs ! (Intervention TV pour le nouvel an)

En France il y a tout de même le vote FN, et dans un registre certes différent (mais pour certains pas tant que ça) la "manif pour tous"...
Écrit par : sk | 06/01/2015 |






si seulement on avait des médias qui ne fassent pas du politique avec un roman de fiction ...

https://www.dailymotion.com/video/x2e53bo_houellebecq-et-islamophobie-clash-entre-cohen-et-plenel-c-a-vous-06-01-2015_tv?start=565
Écrit par : kulturam | 06/01/2015 |



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