dimanche 10 mai 2015

La grande castagnole de Mélenchon




Jean-Luc Mélenchon, invité de l'émission On n'est pas couché (sur France 2, le 9 mai 2015)

Je me dis à la fois qu'il faudrait peut-être que je lise ce bouquin sur l'Allemagne (*) et que je n'ai aucune envie de me farcir l'avis d'un dirigeant politique, bricolé à partir "de stats et [...] de la presse allemande qu'on m'a donné à lire" [à 5:18]. - De plus, Jean-Luc Mélenchon propose sur son blog une rubrique intitulée Dix ans de contributions sur l’Allemagne   (2005/2015) où je ne trouve aucune mention de la victoire de Bodo Ramelow (Die Linke) en Thuringe (fin 2014) ni de l'instauration d'un salaire minimum depuis le 1er janvier 2015 (grâce au SPD) ou encore des mouvements de grève actuels et du travail des syndicats. - Je lis au contraire pour l'année en cours [loc. cit.] : 

    5 janvier 2015 : Tenir tête à madame Merkel ne comporte qu’un risque : pour les Allemands – Extrait de note de blog
    26 janvier 2015 : Dette : l’Allemagne doit payer – Extrait de note de blog
    20 février 2015 : Le gouvernement allemand est le problème posé à l’Europe – Extrait de note de blog
    25 février 2015 : Le problème en Europe, c’est l’Allemagne de Merkel – Note de blog
    20 mars 2015 : Le gouvernement allemand répand le poison de l’austérité – Interview RMC-BFMTV
    30 mars 2015 : Dire stop à l’Allemagne – Communiqué
    31 mars 2015 : Madame Merkel est en train de faire une Europe allemande – Vidéo RTL
    4 avril 2015 : Obscène germanolâtrie – Extrait de note de blog
    4 avril 2015 : La Grèce étranglée par l’Allemagne – Extrait de note de blog
    11 avril 2015 : Les sanctions anti-Russes sont illégales – Extrait de note de blog
    13 avril 2015 : Une députée allemande Die Linke démonte la politique de Merkel – Vidéo de la Télé de Gauche
    17 avril 2015 : L’odieux Schäuble doit demander pardon aux Français – Communiqué
    24 avril 2015 : Espionnage : l’Allemagne complice de la NSA – Communiqué
    30 avril 2015 : Un pamphlet contre la légende du prétendu « modèle allemand » – Extrait de note de blog
    30 avril 2015 : Oreilles allemandes jusqu’à l’Élysée : Merkel doit s’excuser – Communiqué


Face à ces formules choc, M. Mélenchon entend rassurer sur le poids de son livre [à 6:35] : "C'est pas un livre de fumiste, je voudrais pas que l'on croie que c'est pas du boulot, ça [il agite son bouquin], c'est des dizaines d'heures de travail... - Des dizaines d'heures de travail, rien que ça ! - Et d'enfoncer le clou de la prévention [à 9:55] : "Mais je voudrais pas qu'on croie que c'est un livre anti-allemand, moi je suis pas anti-allemand." - Pas besoin d'avoir lu La dénégation de Freud (1925) pour capter ces deux messages !

Si j'ai bien compris, la thèse centrale du bouquin, c'est que le "système allemand" ne marche pas [à 11:10]. Or, connaissant bien les deux pays et les deux idiomes, je sais que les systèmes sociaux allemand et français, en gros, se valent : des deux côtés du Rhin il y a le RSA (ou Hartz 4), la sécu pour tous, les allocations logement. En Allemagne, on touche en outre (Rhin) une "prime" de 184€ par mois pour chaque enfant (jusqu'à sa majorité) et l'État social est inscrit dans la Constitution, ce que ni Mme Merkel ni aucun autre dirigeant ne peut changer.

On frise le ridicule lorsque le politicien aborde le rôle de la femme en Allemagne en citant les "trois K" : Kinder, Küche, Kirche (Enfants, Cuisine, Église). Il s'agit d'un "archaïsme" remontant à Guillaume II [wikipedia en], dont on se moque de nos jours avec la formule Kinder, Küche, Karriere. Mais pourquoi M. Mélenchon déterre-t-il cette relique patriarcale [à 13.45] tout en concédant - heureusement - qu'elle n'a plus cours aujourd'hui ? 

 

Et, lorsque Léa Salamé lui dit en faisant de gros yeux que l'important, c'est aussi d'avoir du boulot [à 19:00], le politicien répond carrément : "Non, Madame, pas n'importe quel travail... la dignité des gens, c'est aussi leur métier..." Ce qui est terrible dans cette réplique, tout à fait cohérente et pleine de bons sentiments, c'est la méconnaissance de la réalité : celle du chômage avec une famille à charge et le regard des enfants lorsque le père ne part pas travailler. - Il faudrait que ça change ? tout à fait d'accord, camarade, mais en attendant, on fait comment pour les courses ? on leur raconte quoi, aux enfants ? que le métier qu'on a appris - tourneur fraiseur - n'est plus demandé ? et, à cinquante piges, comment elle se porte, la dignité d'un chômeur, que même ses enfants ne respectent plus ?

Et M. Mélenchon d'en venir - climax attendu ! - aux 12 millions de pauvres en Allemagne [à 21:00]. Le Spiegel écrit [ici] : 
En chiffres concrets, le seuil de pauvreté [...] se situait en 2013 à 892 euros pour une personne seule, à 1873 euros  pour une famille avec deux enfants de moins de 14 ans.
À ma connaissance, étant données les différentes aides sociales en Allemagne, peu de personnes vivent avec beaucoup moins d'argent que les sommes mentionnées. Plusieurs facteurs aggravants : la pauvreté chez les anciens, qui tient en partie aux parcours professionnels accidentés au cours de ces 40 dernières années de crise économique, les différences régionales avec une pauvreté plus importante dans les Länder de l'ancienne RDA où le chômage continue de sévir davantage qu'à l'Ouest, la pauvreté passagère des étudiants, destinés à intégrer les classes aisées ; à cela s'ajoute l'endettement des gens dans un contexte de consommation à outrance et sa cohorte de crédits aux taux exorbitants.

Les 12,5 millions de pauvres - un chiffre effectivement en augmentation - forment 15,5% de la population en Allemagne (2013) contre 14% de pauvres en France (env. 8,5 millions de personnes en 2010) où le seuil de pauvreté est plus élevé puisqu'il se monte à 987 euros par mois pour une personne seule [wiki]. - Avec 2,3 millions de bénéficiaires du RSA (2013) et plus de 5,2 millions de chômeurs (2015) en France, sans oublier les bénéficiaires du minimum vieillesse et les enfants pauvres, il faudrait peut-être actualiser les calculs pour les deux pays et l'on s'apercevra sans doute que les différences quantitatives entre les populations pauvres des deux côtés du Rhin sont bien moins importantes que ne le laisse entendre le discours polémique de Jean-Luc Mélenchon. - Peu importe, car pour les pauvres dans les pays du même nom, notre seuil de pauvreté c'est le Pérou  !


À partir de la 27e minute, Aymeric Caron prend le relais : contrairement à son habitude, le critique fait montre d'une certaine connivence avec l'homme politique, même s'il "annote" sans complexe les chapitres sur l'écologie et la politique étrangère de l'Allemagne.

Puis [à 38:50] voilà Jean-Luc Mélenchon qui s'exclame : "Nous avons le devoir de nous entendre avec les Russes. Le de-voir !" - Et de partir dans une tirade contre la guerre qui, contrairement au titre d'une ancienne émission de Ruquier, ne peut que plaire à tout le monde : "À cet instant y a plus de Mélenchon, de Hollande, de Merkel et le reste, y a l'humanité qui est en cause. Une guerre [entre la Russie et l'Ukraine] serait une catastrophe gigantesque..." - Nous sommes alors loin du Bismarckhering et de cette partie de l'Allemagne qui échappera toujours à notre auteur car elle relève du compromis : même dans ses années les plus sombres, les plus meurtrières, et pour les raisons les plus malhonnêtes, les plus perfides, depuis les premières lois ouvrières de Bismarck jusqu'au régime amincissant de Schröder et Merkel, l'Allemagne n'a jamais cessé d'être un État social !


Jean-Luc Mélenchon possède un charisme indéniable. Son grand défaut est d'ignorer certaines nécessités politiques de nos démocraties, comme la négociation, le compromis, l'alliance. Il semble être mû par un romantisme révolutionnaire qui lui permet de remettre en cause l'ensemble du "système" et par la même occasion de tailler un costard à tous ses partenaires possibles. À mes yeux, beaucoup de ses critiques - en particulier celle de l'économie libérale - relèvent de l'évidence, à l'image du rapport désastreux - pointé par d'autres - que l'Homme entretient avec la Nature. Utilisées comme figures du discours, ces critiques finissent par se galvauder, devenir triviales, et - but de l'opération ou effet indésirable ? - le maintien du status quo est assuré. Car le différend porte sur les moyens que l'on se donne pour changer les choses. Or, en me basant sur les expériences passées, je ne me fais aucune illusion sur la révolution, qui figure implicitement la solution politique du discours de M. Mélenchon. À côté du flou total qui entoure la société appelée des vœux et la manière dont il entend la mettre en œuvre dans le monde globalisé, il faut peut-être qu'il finisse lui aussi par comprendre que notre cerveau est toujours celui de l'homme des cavernes et qu'il faut faire avec !

[suite au prochain numéro]


(*) Jean-Luc Mélenchon - Le Hareng de Bismarck (Le poison allemand), Paris (Plon) 2015


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 Commentaires

 


  • Intéressant dans la mesure où n'ayant pas vu cette émission (et n'ayant pas le bouquin entre les mains), j'ai un aperçu via un article de Marianne de cette semaine.

  • Il faut savoir à quoi Mélenchon réagit en ayant écrit ce livre: c'est le leit motiv par des "experts' économiques et par des hommes politiques de droite, qu'il faut faire en France une contre-réforme sociale comme celle qui a [ou qui aurait] été faite en Allemagne par Schröder à la fin de son mandat et accentué par Merkel (mini jobs, faible indemnisation chômage, recul de l'âge de la retraite, sous-salaires agricoles...).
    Alors Mélanchon ne fait pas dans le soft, il pousse le bouchon, c'est sa marque de fabrique, après Bruxelles, c'est désormais Berlin qui est en ligne de mire.

    PS: il est amusant que vous ayez renommé la page défouloir, alors que le lien a gardé le titre initial. Vous avez, je pense, pu vous faire une opinion -que vous avez la sagesse de garder pour vous-.

  • j'ai pas lu le bouquin , j'ai vu le débat, j'ai entendu sur les réseaux sociaux que d'autres aussi avaient planché sur le même sujet comme Guillaume Duval d'Alter Eco , son bouquin est sorti en poche ,
    je pense que le ressenti de Mélenchon et de beaucoup d'autres aussi ....vis à vis de l'Allemagne , c'est incontestablement que ce pays est le véritable meneur européen et le résultat de cette mainmise , il est là et c'est un échec total et complet sur toute la ligne et surtout il n'y a pas vraiment de regret et ni aucune tentative de changement dans cette direction lamentable, l'Allemagne n'a aucune leçon à donner aux autres européens , c'est ce que j'ai compris de ce que dit Mélenchon et il a bien raison et les nombreux posts sur son blog concernant ce pays correspondent bien aux actions néfastes relevées au cours du temps

  • je vous répondrai ici-même dans un moment... en attendant une question : êtes-vous allé récemment en Allemagne ?

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    Le problème que j'ai avec Mélenchon c'est son refus des alliances qui explique - à mes yeux en tout cas - qu'il zappe complètement le nouveau ministre-président de Die Linke en Thuringe, Bodo Ramelow, parce que celui-ci a fait une coalition avec le SPD et Les Verts, en conséquence il occulte également l'apport du SPD qui a permis d'instaurer enfin le salaire minimum cette année, ce qui n'était vraiment pas une mince affaire. - Si vous avez suivi mes articles sur l'Allemagne, vous savez également qu'une coalition SPD/Les Verts/Die Linke possèderait actuellement une courte majorité au Bundestag. - Quant à Bismarck, il a fait les premières lois sociales en Occident - pour combattre les socialistes, d'ailleurs ! - et la tradition de l'État social s'est maintenue à travers tous les régimes jusqu’à être inscrite dans la Constitution de RFA.

    Il faut venir à Berlin, kulturam, discuter avec les gens, sortir un peu, et vous vous apercevrez des stéréotypes surannés et quasi revanchards qu'utilise le camarade Jean-Luc.

    Si j'ai l'habitude de défendre la France contre les inepties qui peuvent se raconter outre-Rhin, je n'aime pas non plus qu'on utilise l'Allemagne contemporaine - sans même la connaître réellement - pour faire sa petite cuisine. Voilà qui explique ma demi-note ci-dessus...

  • Non, j'y suis allé mais il y a longtemps ça devait être dans les années 90 , une croisière sur le Rhin mémorable avec de la pluie presque tout le temps ! et je précise que je n'ai rien contre le peuple allemand , que je rencontre dans mes périples

  • SK
    vous savez que le Front de Gauche a fait des alliances aux dernières élections avec des écologistes mais il y aura peut être aussi des alliances aux régionales avec des socialistes dissidents ... on verra bien , mais ceci dit vous avez raison , je dois aller à Berlin et ça fait longtemps que j'ai très envie de me recueillir sur la tombe de Rosa Luxemburg , une femme exceptionnelle à mes yeux

  • >> http://fr.wikipedia.org/wiki/Cimeti%C3%A8re_central_de_Friedrichsfelde

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