lundi 15 septembre 2014

Le voyeurisme de l'extrême

Lorsque nous sommes assis dans une salle de théâtre ou de cinéma, ou encore devant la télévision, nous occupons la place du « voyeur », assistant à un spectacle sans possibilité ni obligation d'intervenir. Or, au théâtre, et dans le cas des œuvres dites de « fiction » au cinéma et à la télévision, nous savons que nous ne voyons et n'entendons rien de « réel » au sens strict, puisqu'il s'agit d'une illusion produite par le jeu des acteurs, l'art des techniciens du spectacle, accessoiristes, maquilleurs, décorateurs, et plus récemment des concepteurs d'« effets spéciaux ».

Le metteur en scène Andrzej Żuławski avait réalisé un film – dans les années 1980 je crois, mais je n'ai pas pu en retrouver le titre – qui relate un épisode où une femme est l'otage de criminels produisant et vendant des « snuff movies », c'est-à-dire des films où la victime est vraiment assassinée : je me souviens avoir été énormément impressionné par cette séquence qui, tout en relevant de la fiction, est inspirée de faits réels. – J'ai ensuite eu vent d'un véritable snuff movie autour de l'affaire dite des « maniaques de Dniepropetrovsk », une ville ukrainienne où deux garçons de 19 ans ont commis 21 assassinats barbares entre le 25 juin et le 16 juillet 2007 : non contents d'exécuter leurs victimes, aléatoirement choisies, avec une brutalité extrême, ils ont filmé certains de leurs actes, comme la torture et l'assassinat d'un homme de 48 ans, Sergueï Yatzenko, dont la « vidéo virale » a circulé – et circule très certainement toujours – sur Internet sous le titre de « 3 Guys 1 Hammer » (« 3 gars 1 marteau »).


Auparavant, l'exécution par pendaison de Saddam Hussein, le 30 décembre 2006, avait déjà été illégalement diffusée sur Internet, comme d'ailleurs la mise à mort de Mouammar Kadhafi le 20 octobre 2011 (*). Et, aujourd'hui, ce sont les décapitations des otages occidentaux par les tueurs en série du soi-disant « État Islamique » qui font le « buzz » sur la Toile. – Personnellement, je refuse catégoriquement de voir ces vidéos, mais je suppose que le besoin de sensationnalisme, la recherche croissante d' « inédit » – voire d' « interdit » – de la part d'un public manifestement de plus en plus « frustré » par les productions légales ou officielles – frustration qui mériterait une analyse approfondie – génère une sorte de voyeurisme extrême où l'on ne manquera pas de constater un plaisir pervers face à l'indicible, qui s'accompagne d'une formidable levée des inhibitions.

Le pire dans cette histoire, c'est l'engouement des jeunes et en particulier des enfants pour ces productions, qui s'est notamment révélé à travers le phénomène des « reaction videos » : il s'agissait de se filmer soi-même en train de regarder la vidéo des « Dniepropetrovsk maniacs » et d'exhiber ainsi aux yeux de tous ses propres états d'âme qui pouvaient aller de la franche rigolade entre mômes défoncés jusqu'aux chocs émotionnels les plus violents, illustrés par des cris et des pleurs, ces derniers prévalant nettement sur les premiers. Gageons que ces enfants, qu'ils rient ou qu'ils pleurent, seront marqués à vie par ce qu'ils ont vu.



Capture d'écran d'une « reaction video » sur YouTube

Face à l'impossibilité de prendre en compte et de discuter dans le cadre présent une série de paramètres encore peu explorés, je renonce à conclure cette note par une quelconque théorie – ou plus modestement une hypothèse de travail – sur ce phénomène du voyeurisme extrême, mais je crois néanmoins qu'une étude rigoureuse devrait de toute urgence être mise à l'ordre du jour, notamment pour essayer de comprendre l'impact actuel des vidéos montrant les décapitations (**) qui, malgré toutes les tentatives visant à les extirper de la Toile, y resteront probablement gravées à jamais pour s'ajouter à qu'il conviendrait d'appeler le « côté obscur » du World Wide Web et, ipso facto, de la conscience collective de l'Homme contemporain.

L'un des premiers « spectacles morbides » fut sans conteste le massacre des gladiateurs et des condamnés dévorés par les fauves sous le regard de dizaines de milliers de spectateurs qui se serraient sur les gradins des arènes romaines : morituri nos salutant ! - Avec des exemples plus récents comme les bûchers publics de l'Inquisition en Occident chrétien ou le guillotinage en masse lors de la Terreur de 1793/4 en France, on s'aperçoit que le champ d'investigation s'élargit considérablement.

Ce qui, ici comme ailleurs, s'ajoute aujourd'hui, c'est la nouvelle forme - technologique et planétaire - de diffusion de ces « spectacles de la mort », pour la plupart en différé, reproductibles à l'infini, quasi-éternels, pour autant que l'on puisse accorder une sorte d'éternité - une « indéfinité » - au World Wide Web.

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Notes

(*) Deux contributeurs (ci-dessous) rappellent d'autres séquences de « mort en direct » : l'un la diffusion de l'exécution du couple Ceaușescu, qui eut lieu le 25 décembre 1989, l'autre le direct à l'occasion des attentats du 11 septembre 2001, où les téléspectateurs pouvaient voir les victimes face à une mort certaine se précipiter par les fenêtres des étages supérieurs du World Trade Center. - La mort en direct est également le titre prémonitoire d'un film de Bertrand Tavernier (1980) où l'acteur Harvey Keitel filme avec une caméra implantée dans le crâne la maladie à la mort de Romy Schneider pour une chaîne de télévision, ce qui nous amènerait à l'évolution possible des « reality shows » actuels.

(**) À propos de ces vidéos et du terrorisme, voir également > Brèves considérations sur la situation présente


Commentaires



Bonsoir SK,
Je ne sais pas quoi dire sur ce sujet, mais ce que je sais, c'est que ce monde manque cruellement d'empathie. Si tous ces jeunes avaient la capacité de se mettre à la place d'autrui, ils n'auraient aucunement le désir de voir ces mises à mort violentes.
La seule chose qui se manifeste en moi est de la tristesse pour tous ceux qui éprouvent le besoin de se nourrir de la mort (en tant que spectateurs ou acteurs).
L'étude de ces comportements de voyeurisme seraient intéressante, en effet, à condition qu'elle soit soumise aux dits voyeurs.
Bonne semaine à vous.

Écrit par : Sherman | 15 septembre 2014


bonsoir,
j'ai vu l'exécution de Sadam Hussein, in live, à la télévision, j'ai regardé jusqu'au bout, en me concentrant sur un fait inédit, mon canapé était devenu la place de grève,
je n'avais pas bien suivi les modalités du procés mais j'avais un gros doute sur icelles
enfin , on filmait cette exécution pour espérer la diffusion planétaire
la diffusion eu lieu
je me demande ce que Monsieur Badinter pensa et si VGE, reçu jadis en grande pompe à Bagdad a regardé

il y eu les tour WTC et il y eu ça, deux bascules du monde (pour moi)

le télévisuel avec l'hypocrisie de la rédaction qui choisit de ne pas montrer mais qui nous met en boucle sans cesse l'image 1 en plan fixe cherche l'accroche émotionnelle, je pense à la famille, le deuil se complique dans les morts violentes et la destruction de l'intégrité du corps, les accidents de la route le démontrent, là on ose capturer cette atrocité qui leur appartient,

le coup d'aprés vient, la fascination et l'impérieux qui balance les barbares en puissance à la recherche de la vidéo, la barbarie est en l'homme, depuis qu'il est sapiens il lutte contre, le disons nous à nos enfants?

mais voir ou regarder n'est pas le pire, le pire est de n'en rien penser et de passer à autre chose, game over
Écrit par : PARKER | 15 septembre 2014


Vous avez raison, PARKER, le pire est bien de voir puis de passer à autre chose. J'ai refusé de voir, mais le fait de savoir me rend malade. Quand les époux Ceausescu furent exécutés "en live", j'ai refusé de regarder et j'étais outré de savoir que nos médias diffusaient cette exécution...

Écrit par : Sherman | 15 septembre 2014


Hello Sherman et Parker,

vous faites bien de mentionner l'exécution des Ceaușescu et le plan fixe sur les Twin Towers, où les victimes se sont jetées par les fenêtres (j'ai également assisté, en direct et bien malgré moi, à ce drame) : il faudrait en effet relever tous ces assassinats médiatisés et donc "donnés en spectacle" pour tracer le diagramme de l'horreur, correspondant à une levée progressive des inhibitions. - Dans ce contexte, l'analyse de l'évolution des "reality shows" ne me paraît pas déplacée. - Un téléfilm allemand des années 1970 avait préfiguré l'évolution possible de ce genre de spectacle : il s'agissait pour le candidat d'échapper à des tueurs pour gagner le million !
Écrit par : sk | 15 septembre 2014


Bonjour S.K

Le voyeurisme de l'extrême n'est malheureusement pas nouveau, si l'on se réfère à l'époque des exécutions publiques lors des condamnations à mort. Elles restaient cependant un évènement exceptionnel et pouvaient donner lieu à des réactions de prise de conscience et de rejet comme ce fut le cas pour le père d'Albert Camus.
Le fait que ce voyeurisme passe par désormais l'image est bien plus inquiétant d'une part parce que ça le banalise et autre part parce que le fait que ce soit sur un écran déconnecte l'évènement de la réalité. L'horreur des faits est mise à égalité avec celle fictive d'un film d'épouvante ou encore d'un jeu vidéo.

C'est cette déconnexion du réel qui pose problème, car pour le spectateur (ou plutôt le voyeur), elle empêche l'empathie . La fascination pour l'image l'emporte sur le ressenti qui devrait se dégager d'unetelle vision.
C'est pour ceci qu'Internet est vecteur de violence. L'image déshumanise. Il n'y a plus d'Autre, plus de Visage (au sens de Lévinas) ; juste des images spectaculaires pour se donner des émotions fortes en oubliant que la victime qui meurt en direct sur ce film est un être humain.
C'est terrifiant !
Écrit par : martina | 15 septembre 2014



Hello Martina ! en effet, je m'en rends compte aussi : le champ d'investigation ne cesse de s'accroître, alors qu'au début je n'étais parti que du phénomène des vidéos montrant des gens en train de mourir et de la fascination morbide ("voyeurisme extrême") pour ce genre de "spectacle"... Sherman et vous-même parlez d'une perte d'empathie, peut-être à mettre en relation avec l'indifférence croissante vis-à-vis de la souffrance d'autrui que l'on constate depuis longtemps, par exemple dans les transports des grandes villes...

Écrit par : sk | 15 septembre 2014


Bonjour SK,

Mon commentaire n'est pas structuré, car je le rédige rapidement (problème de temps).

Vous soulevez un problème réel, lorsqu'il s'agit d'évaluer l'impact de ces images sur des consciences qui n'ont pas achevé leur structuration (enfants, ados...), avec pour les plus jeunes l’impossibilité de faire la différence entre le réel et le fictif. La perversion absolue est atteinte avec ces "snuff movies".

Le spectacle morbide lorsqu'il est donné en pâture, est un bon indicateur d'une pathologie des comportements de masse. A l'autre bout du spectre, le dictionnaire médical montre des images de parties de corps agressé, ravagés par des maladies. Dans les deux cas, l’observateur/sujet est renvoyé à sa propre vulnérabilité et à sa condition éphémère. A ce titre, il peut y avoir des enseignements à tirer au spectacle de ces faits. Dans une certaine mesure, une censure sur certaines de ces images n'aboutirait-elle pas à l'effet inverse ?

Parler de la mort et de la putréfaction ne fait pas mourir l'orateur, même si l'auditoire peut être choqué, révulsé, d'être ramené au potentiel de sa condition. Je repense à cette exposition de corps et de parties de corps vitrifiés, assez controversée, qui a circulé en Europe, il y a un an ou deux. Géniale pour les uns, exécrable pour les autres.

C'est une réflexion intéressante que vous nous avez proposée.
:-)
Écrit par : Pyroman | 16 septembre 2014



Pris moi-même par le temps, ce n'est guère qu'un salut amical que je vous adresse ce soir !

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c'est vrai qu'on est déjà pas mal dans le gore avec les paquets de clopes et les spots de la sécurité routière par exemple...

on est d'accord : le pire c'est la solitude des enfants face à ces images... les parents ou bien n'en savent rien ou bien s'en foutent (difficile à croire tout de même) ou bien ont prononcé des interdits si sévères que leurs enfants n'iront pas vers eux pour se confier, histoire au moins que les adultes puissent tenter un semblant de débriefing... de plus, il y a ce phénomène de groupe, cette dynamique du "t'es pas cap", et ces "reaction videos"...

je me souviens aussi d'images de cette expo des corps... mais là c'est différent : on voit mourir des gens dans des conditions atroces, confortablement assis sur son canapé, et ça peut passer en boucle, c'est impossible à effacer ou même à interdire, les enfants trouvent toujours un moyen pour accéder à tous ces contenus...
Écrit par : sk | 16 septembre 2014



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