samedi 8 mars 2014

Le délire de l'origine

origine


Voici une petite anecdote qui m'a été transmise par un correspondant généalogiste, amené à faire des recherches sur une famille juive de Prusse orientale, un territoire actuellement situé en Pologne. Une histoire mouvementée que celle de la ville de Poznań (Posen) où différentes communautés vivaient ensemble dans une relative harmonie ou bien se combattaient violemment en fonction de la direction du vent. L'époque recherchée se situe avant la reprise en mains du territoire par les nationalistes polonais vers 1918 ou encore les exactions commises par les nazis allemands lors de la Seconde guerre mondiale. - Il se trouve que notre généalogiste connaissait ce nom de famille qui avait été porté au 17e Siècle par un Chrétien jouissant d'une certaine réputation, ce dont il ne manqua pas d'informer son client. La première réaction de celui-ci se voulait ferme et définitive : « Puisqu'il est chrétien, nous ne le considérons pas comme notre ancêtre. » N'en démordant pas, notre généalogiste évoqua la possibilité d'une conversion au Judaïsme effectuée par l'un des descendants. Apparemment bien informée, la fille du client prit le relais en affirmant que de telles conversions ne pouvaient pas exister puisque le Judaïsme n'est pas une religion prosélyte. Or le généalogiste, stimulé par une telle « impossibilité », commença à chercher des preuves qu'il finit par trouver : au milieu du 18e Siècle, un descendant s'était en effet converti à l'occasion de son mariage avec une jeune fille de religion juive. L'établissement de la filiation ultérieure n'étant plus qu'une formalité, mon correspondant s'empressa de soumettre, documents à l'appui, l'arbre généalogique « judéo-chrétien » à son client. Si ses honoraires tout à fait concurrentiels ont bien été versés, il n'a jamais réussi à obtenir une autre forme de retour...




Cette anecdote me fait penser à l'un de mes bons amis, né du côté de Constantine en Algérie, qui m'avoua un jour que ses ancêtres berbères s'étaient convertis à la religion juive au 11e Siècle...


 


Comme je sais que mes quelques lecteurs fidèles ont de l'indulgence pour ma façon particulière de présenter les choses, j'ajouterai cette nouvelle en provenance de l'Institut Max Planck d'anthropologie évolutionniste de Leipzig : Selon Svante Pääbo, l'un des chercheurs ayant séquencé le génome de Neandertal, interviewé cette semaine par Der Spiegel (10/2014), tous les « hommes modernes », autoproclamés « Sapientes », auraient 1% de gênes spécifiquement néandertaliens, cependant répartis sur un grand nombre de séquences différentes selon les individus. Cette révélation fait suite à la découverte également récente que Neandertal et notre ancêtre direct, venu d'Afrique orientale en Europe pour ensuite coloniser la terre entière, ont conclu des « mariages mixtes », comme on disait déjà au temps de l'épuration nazie. - Bad news, pour certains, d'autant qu'il paraît que le teint pâle et les cheveux clairs... mais ne remuons pas le couteau dans la plaie !


 


Cela dit, la plus imaginaire des origines est tout de même celle que Gobineau et al. ont baptisée « aryenne » car elle est littéralement cousue de toutes pièces. Et si ce n'était pas suffisant : avec les moyens contemporains de la recherche génétique, il est facile de montrer l'inconsistance de n'importe quelle prétendue « race » ou « origine », que les épurateurs continuent par intermittence de brandir comme des étendards à caractère exclusif, où transparaissent cependant des millénaires d'affrontements fratricides et de massacres « originels »...


 

« Divide ut regnes  » !



Il n'est pas dans mes habitudes de mâcher les conclusions d'autant que l'on ne prêche pas aux convaincus. Simplement ceci : pour asseoir une origine bancale, et toutes les origines - génétiquement et même culturellement - ne sont jamais
« pures » que dans l'imaginaire ou la caricature idéologique, il faut ce que j'appellerais volontiers une « contre-origine », qui permette de poser une différence radicale d'avec l'autre, désormais exclu d'un groupe dont on veut établir l'hégémonie. Bien sûr, les analyses du « bouc émissaire » - notamment en ce qui concerne le destin des communautés juives en Occident chrétien - restent d'une pertinence certaine, mais il me semble qu'un élément devrait s'y ajouter : en considérant notamment - mais non exclusivement - le cas très fréquent des Juifs assimilés en pays germanophones au temps des Lumières (Aufklärung, Haskala) qui avaient plus ou moins réussi à obtenir l'égalité des droits, à devenir des citoyens à part entière dans leurs États respectifs, les fascistes épurateurs sont venus déterrer une « origine » qui, pour ainsi dire, n'avait plus cours, afin de la faire fonctionner comme un épouvantail destiné à valider par l'absurde la fiction d'une « race des seigneurs ». - Mais je vais m'arrêter là.


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Commentaires


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SK,


J'apprécie infiniment votre note. Les Etats-nation ont eu besoin de mythes fondateurs, et le discours qui prétend sérieusement à des origines est nécessairement suspect. Et si au nom d'une origine plus originelle, on renvoyait les Grecs, les Goths, les Germains, les Francs nomadiser dans la région balkano-danubienne et le peuple abrahamique du côté du Tigre et de l'Euphrate ? C'est pour rire bien sûr.

Une formulation que j'aime beaucoup, et que je dois à Jacques Derrida : "Tout a toujours déjà commencé".

Écrit par : plumeplume | 27 mars 2014

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