jeudi 7 janvier 2016

Chaos de Cologne (1)

Alors que l'enquête sur les exactions commises autour de la gare centrale et la cathédrale de Cologne en cette nuit du Nouvel An 2016 est loin d'être terminée et que l'identité des auteurs qui ont agi en bande organisée – et dont l'un des objectifs était le vol à la tire – reste à établir avec certitude, les journaux ont déjà tout compris. Pour la presse trash comme Bild, qui se base sur le rapport plus ou moins confidentiel (« exclusif ») d'un policier en service cette nuit-là, les choses sont claires : les migrants étaient présents en masse sur les lieux, ce qui corrobore ipso facto la thèse selon laquelle l'afflux de réfugiés en Allemagne – autour d'un million de personnes, dont quelque 450.000 demandes d'asile selon l'Office Fédéral pour la Migration et les Réfugiés (« BAMF », cf. le rapport en PDF) – génère un chaos sans nom et menace la société allemande.

Plus inquiétant : cette thèse, qui connaît une résonance internationale, est implicitement relayée par des publications plus sérieuses comme le Wall Street Journal qui titre : «  Des rapports sur les agressions sexuelles du Nouvel An s'invitent au débat allemand sur la crise des migrants. ». Comme le fait remarquer le Süddeutsche Zeitung dans sa revue de presse, le New York Times fait également le rapprochement entre les migrants et les événements de Cologne : « En Allemagne, des attaques sur les femmes font monter la pression autour des migrants ».

Moins surprenant : les posts haineux sur internet, comme par exemple sur la page Facebook de « Nett-Werk Köln » que l'administrateur a dû fermer provisoirement. Il motive sa décision comme ceci :

 Le réseau ressemble actuellement à une scène de guerre faite de violences verbales, d'accusations réciproques, d'appels au lynchage, d'insultes, de dénigrement et de racisme. - Les discussions réalistes et constructives sont apparemment impossibles. En provenance de tous les médias, chaque bribe en rapport avec le sujet est reprise sans aucune critique et plaquée sur le mur...  [> texte allemand]

L'un des problèmes – voire des mystères – de cette affaire est le compte-rendu tardif des événements par la presse mais aussi par les services de police, qui avaient publié un rapport plutôt décontracté le 1er janvier dernier, du style : « tout s'est bien passé, rien de particulier à signaler ». Étonnant aussi, le dépôt tardif de certaines plaintes, notamment celle du second viol, qui n'a été mentionnée que ce mercredi (6 janvier 2016) par le préfet de police Albers en personne.

Deux événements sont souvent oubliés dans la frénésie actuelle : l'un s'est passé fin octobre 2014 dans cette même ville de Cologne, où la police se fit déborder par la manifestation d'extrême-droite « hooligans contre salafistes », ce qui a fait grand bruit dans le pays : les forces de l'ordre s'étaient montrés tout aussi impuissants face aux casseurs de 2014 qu'ils ne l'ont été face aux agresseurs du Nouvel An 2016. À cela s'ajoute la dissolution d'une unité d'intervention spéciale (« SEK ») en juin 2015 pour des actes de bizutage violents. D'autres fantaisies plus anecdotiques comme l'utilisation « festive » d'un hélicoptère de la police ont également été rapportées. Après les événements récents, le poste du préfet Albers ne tient donc plus qu'à un fil. Auquel il s'accroche de toutes ses forces.

L'autre événement est prévu à partir du 4 février prochain : c'est le carnaval de Cologne, l'un des plus prisés après ceux de Rio et de Venise. Quand on considère les mouvements de masse et les « rapprochements » entre inconnus, les foules en liesse et les beuveries, les délires et les déguisements qui permettent de garder un anonymat relatif, on voit mal comment les jeunes filles pourront suivre le conseil de la mairesse de Cologne donné lors d'une conférence de presse après les attaques. À la question d'une journaliste demandant comment les femmes pouvaient mieux se protéger, Henriette Reker a répondu ceci :

Il y a toujours la possibilité de conserver une certaine distance, supérieure à une longueur de bras. Donc, de votre propre initiative, ne cherchez pas une proximité excessive avec des gens qui vous sont étrangers, avec qui vous n'entretenez pas un rapport de confiance.

Il est entendu que ce conseil de « bonne conduite » adressé aux femmes était déplacé puisqu'il s'agissait plutôt de promouvoir le code méditerranéen du « On regarde mais on ne touche pas » auprès des hommes concernés.

Mais la campagne haineuse (« shitstorm ») qui s'est ensuite déchaînée à son encontre sur les réseaux passe sous silence d'une part la question de la journaliste à laquelle la mairesse a essayé de répondre dans une situation de pression importante et de l'autre, surtout, que cette femme a elle-même subi une grave attaque au couteau juste avant son élection à la mairie en octobre 2015. Il s'agissait sans doute d'un acte xénophobe, puisqu'elle s'était engagée pour l'intégration des migrants au cours de sa campagne électorale. D'ailleurs le geste de la main avec lequel elle accompagne son fameux « Armlänge » (longueur de bras), qui aura fait chauffer à blanc les réseaux, est hautement significatif en regard de ce contexte sciemment biffé par les commentateurs.


Le plus déroutant : cette campagne – justifiée ou non – masque complètement les faits eux-mêmes. Autrement dit : si le « shitstorm » reproche à la mairesse de faire l'impasse sur la conduite des hommes, il finit par avoir le même effet puisqu'il crée un paravent médiatique dont le bruit « couvre » les exactions dont en vérité il s'agit.

Ceci étant, les événements de cette nuit du Nouvel An sont exceptionnels à plus d'un titre :

– Contrairement à certains pays du Sud, les filles n'ont pas grand chose à redouter en se baladant le soir dans les villes allemandes, exception faite bien sûr des psychopathes et des bandes qui rodent un peu partout dans le monde, d'ailleurs sans cibler exclusivement les femmes.

– Les exactions sont également hors du commun parce qu'elles s'inscrivent dans ce qui s'appelle désormais la « crise des migrants », sans pour autant que l'identité des auteurs et leurs motifs réels ne soient clairement établis à ce jour ; or, beaucoup de commentateurs – connus ou anonymes – utilisent ces attaques pour s'en prendre de plus belle à la « politique de bienvenue » initiée par Angela Merkel, qui essuie déjà de sévères critiques dans son propre camp, et notamment par la CSU bavaroise de Horst Seehofer, sans parler de celles qui se font toujours plus clairement entendre dans les autres pays européens.

– Les événements sont enfin exceptionnels parce que la police s'est montrée incapable de contenir les agressions, et ce même s'il y a eu quelques rares précédents, dont celui qui a été mentionné plus haut ; en cette période d'avant-carnaval, ces manquements et défaillances ne peuvent que créer un important sentiment d'insécurité, fort compréhensible, au sein de la population dans l'attente des festivités les plus importantes de l'année.

Une analyse plus poussée des sources dont on peut disposer actuellement mais surtout des éléments de l'enquête policière largement inconnus à ce jour permettront sans doute d'éclairer toutes les particularités mais peut-être aussi la terrible « banalité » de cette affaire, où une horde d'ivrognes et de camés fonce sur des femmes sans défense pour les agresser sauvagement et leur piquer la thune. Comme de vulgaires maquereaux.

Or, c'est justement ce genre de « coïncidence » entre le caractère « extra-ordinaire » des attaques et le flou qui les entoure (auteurs, motifs), entre le lieu où elles se sont produites (Cologne, la ville du carnaval) et le contexte « migratoire » dans lequel elles s'inscrivent : c'est ce genre de coïncidence qui fournit tous les ingrédients à une campagne médiatique elle-même tout aussi « extraordinaire » que floue, où les faits côtoient les spéculations les plus absurdes, où les polarisations extrêmes – et les extrémismes bipolaires – génèrent un tel bruit de fond que toute information et toute réflexion redevables à la vérité factuelle se voient aussitôt happées par un « shitstorm ».



 

 Cologne, gare centrale, photo : SK

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