dimanche 15 novembre 2015

Paris, nuit du 13 au 14 novembre 2015

Après avoir suivi une grande partie de la nuit la boucle médiatique sur les attentats terroristes du vendredi 13 novembre 2015 à Paris, je me retrouve vidé, sans aucune émotion, au petit matin : étrange vacuité pour laquelle je n'ai d'autre explication que le matraquage, la surenchère, l'instrumentalisation, servis en continu aux consommateurs moyens que nous sommes, à chaque fois qu'un drame de cette envergure se produit sous nos latitudes. Tandis que, du côté obscur, les massacres se poursuivent inlassablement. Et que dans cette ombre générée par nos spotlights aveuglants, la souffrance demeure : invisible, muette, atroce.

En effet, nous sommes en guerre. D'ailleurs on a l'impression que l'humanité n'a jamais cessé de l'être, qu'elle trouve toujours de nouveaux modes d'affrontement, de plus en plus sophistiqués, imprévisibles, déshumanisés. Or, nous n'avons peut-être pas encore pris la mesure de cette guerre-ci, et en particulier des déséquilibres économiques qui lui servent de catalyseur. Par une loi de compensation, qui semble entièrement nous échapper, cette abondance de marchandises, caractérisant encore et toujours nos modes de vie, crée une misère, une pauvreté indicibles ailleurs, là où nous ne voyons et n'entendons rien. Ailleurs et toujours plus près de nous.

Nous, qui tenons aujourd'hui le rôle de victimes, continuons de profiter d'une aisance relative, générée en particulier par nos industries, dont celle de l'armement. Pourtant, nous sommes encore à nous étonner que les armes que nous fabriquons et vendons aux quatre coins du globe, puissent à l'occasion se retourner contre nous. Et les politiciens pacifistes, qui nous servent de voyageurs de commerce, de fustiger la barbarie de ceux qui ont l'outrecuidance de s'en servir sur le sol même des fabricants.

Enfin et toujours, les idéologies. Celle de nos financiers qui, depuis leurs paradis fiscaux climatisés, prêchent le libéralisme aux habitants ruinés d'une planète dévastée, polluée. Celle des grands groupes internationaux qui œuvrent à détricoter nos sociétés, notre législation sur le travail, notre idéal de justice sociale, en agitant sans cesse le spectre de la restructuration, de l'optimisation, de la délocalisation. Et de l'autre côté de la rampe, l'idéologie théologico-politique des réanimateurs de cadavres, de fantômes moyenâgeux : terroristes tout aussi arrogants, imbus d'eux-mêmes, avides de pouvoir, autistes que leurs soi-disant contradicteurs libéraux, nos experts mondiaux en terreur économique.

Alors, à l'heure du loup, après avoir ingurgité l'overdose médiatique sur l'overkill parisien, je suis comme pétrifié, incapable de ressentir et de penser quoi que ce soit. Mais sans doute était-ce là l'effet recherché. Par les uns et les autres. Barbares et policés.


- Assassins -


En ce qui concerne plus précisément le mode opératoire des terroristes, qui rappelle - tout en le surpassant largement par son ampleur et sa coordination - l'attentat de la rue des Rosiers (9 août 1982), je voudrais ajouter deux citations, trouvées sur Wikipédia à l'entrée Nizârites (section Assassins). - Datant de 1175, la première est tirée du rapport d'un envoyé de l'empereur Frédéric Barberousse en Égypte et Syrie (in Bernard Lewis, Les assassins : terrorisme et politique dans l'Islam médiéval, Bruxelles 1984) :
« Sachez, qu'aux confins de Damas, d'Antioche et d'Alep, il existe dans les montagnes une certaine race de Sarrasins qui, dans leur dialecte, s'appellent Heyssessini, et en romain, segnors de montana. Cette race d'hommes vit sans lois ; contre les lois des Sarrasins et disposent de toutes les femmes, sans distinction, y compris leurs mère et sœurs. Ils vivent dans les montagnes et sont presque inexpugnables car ils s'abritent dans des châteaux bien fortifiés. [...] Ils ont un maître qui frappe d'une immense terreur tous les princes sarrasins proches ou éloignés, ainsi que les seigneurs chrétiens voisins, car il a coutume de les tuer d'étonnante manière. [...] De leur prime jeunesse jusqu'à l'âge d'homme, on apprend à ces jeunes gens à obéir à tous les ordres et à toutes les paroles du seigneur de leur terre qui leur donnera alors les joies du paradis parce qu'il a pouvoir sur tous les dieux vivants. On leur apprend également qu'il n'y a pas de salut pour eux s'ils résistent à sa volonté. [...] Alors, comme il leur a été appris et sans émettre ni objection ni doute, ils se jettent à ses pieds et répondent avec ferveur qu'ils lui obéiront en toutes choses qu'il donnera. Le prince donne alors à chacun un poignard d'or et les envoie tuer quelque prince de son choix. »
La seconde est une description de cette même secte - fondée par Hassan-i Sabbâh (~1036  - 1124), le "Vieux de la Montagne", qui s'installe dans la forteresse d'Alamût en 1090 - que donne Guillaume, évêque de Tyr (~1130 - 1184) dans son Histoire des Croisades :
« Le lien de soumission et d'obéissance qui unit ces gens à leur chef est si fort qu'il n'y a pas de tâche si ardue, difficile ou dangereuse que l'un d'entre eux n'accepte d'entreprendre avec le plus grand zèle à peine leur chef l'a-t-il ordonné. S'il existe, par exemple, un prince que ce peuple hait ou dont il se défie, le chef donne un poignard à un ou plusieurs de ses affidés. Et quiconque a reçu l'ordre d'une mission l'exécute sur-le-champ, sans considérer les conséquences de son acte ou la possibilité d'y échapper. Empressé d'accomplir sa tâche, il peine et s'acharne aussi longtemps qu'il faut jusqu'à ce que la chance lui donne l'occasion d'exécuter les ordres de son chef. Nos gens comme les Sarrasins les appellent Assissini ; l'origine de ce nom nous est inconnue. »


Installation au  Muséum d'histoire naturelle de Toulouse (photo : SK)

6 commentaires:

  1. Réflexions indispensables que les vôtres. Hélas, quasi inaudibles aujourd'hui.

    Bien amicalement,

    plumeplume

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  2. SK, cette théorie du boomerang est celle privilégiée par le courant d'opinion alter-mondialiste, mais cela ne passe pas, car s'il y a eu des fautes commise par la France et l'occident, ce que nul ne conteste, on ne peut pas ainsi faire porter sur les victimes la charge de la culpabilité majeure.

    A propos, les armes utilisées pour l'attaque sont de fabrication russe (ou sous licence), et proviennent probablement de contrebande issue des Balkans, alors je veux bien que les armes qui se retournent contre leur vendeur soit une métaphore, mais en l'occurrence il vaudrait mieux l'éviter.

    Ce sont nos valeurs démocratiques qui ont été visées, ainsi que notre action pour éviter les massacres au Mali et en Centrafrique, les atrocités et persécutions en Irak et en Syrie. Alors on peut recevoir la thèse de Michel Onfray que chacun devrait rester chez soi [migrants inclus, il est cohérent sur ce point] et laisser le reste du monde se dépatouiller, mais dans le cas présent (je ne parle pas de l'Afghanistan, la Libye ou la guerre de Bush), c'est *vraiment* humanitaire.

    Je pense sincèrement qu'il faut mettre un bémol à la thèse du boomerang dans les circonstances actuelles.

    Nolats

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    1. Chouette un désaccord. - Qui me conforte dans mon projet de thèse sur l'export-import (notez l'inversion) que je me permettrai prochainement de soumettre à votre appréciation. En attendant je vous conseille, si vous avez un peu de loisir, mon dossier sur l'Irak (2003). Mes débuts difficiles ! - Et en sélectionnant Égypte / Libya 2011 ci-contre vous vous apercevrez que je suis tout ça un peu plus concrètement depuis un certain temps.

      Bien à vous.

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    2. Bonsoir SK, disons que ce débat existe en France, mais la thèse "nous sommes responsables de ce qui nous arrive en retour" n'est pas de nature à recueillir une adhésion massive. Ceci dit, il y a une thèse culpabilisatrice antipodique, qui est de dire que nos pays ont fait preuve d'un coupable laxisme et aveuglement face à l'islam (il s'agit en l'occurrence de celui qui se développe à l'intérieur du pays), et ce courant là recueille une audience certaine.
      J'ai regardé rapidement les articles de 2003 et 2011 que vous indiquez, c'est trop volumineux pour lire exhaustivement, mais je ne pense pas qu'il y ait désaccord sur l'analyse que l'une et l'autre de ces campagnes ayant remplacé un autocrate par le chaos ont eu un résultat globalement négatif et ont fertilisé le terrain de l'islamisme. Ceci étant, nous (Français et Allemands) étions opposés à la campagne d'Irak, qui porte en germe les mouvements qui ont conduit à Daesh. Mais ce n'est pas l'occident qui a créé les rivalités entre chiites et sunnites dans la région, ni financé les organisations fondamentalisme qui supplantent peu à peu les courants d'un islam plus ouverts au sein du monde musulman.

      cordialement
      Nolats

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    3. Ce n'est pas une question de culpabilisation. Ceux qui viennent de commettre les attentats de Paris sont responsables et coupables de leurs actes. Aucun doute là-dessus. Mais ceux qui fabriquent des armes et exportent la guerre (puisque les armes sont faites pour servir) sont également responsables et coupables, Je suis sûr que vous vous souvenez du plaidoyer de Chaplin à la fin de son excellent "Monsieur Verdoux" > https://www.youtube.com/watch?v=LAVIM3V5ig4 (à 1:57:00) - Et nous oublions trop souvent le "terrorisme économique"...

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