lundi 14 avril 2014

Ce soir au Grand Guignol : Bobo vs. Réac

Comme s'il n'y avait rien d'autre, un antagonisme omnivore semble s'installer entre une « bien-pensance » étiquetée à gauche et un « néo-conservatisme » portant à droite. Il s'agit bien sûr de caricatures : « Bobo » vs. « Réac ». - En fait, le reste du monde s'en moque plus ou moins : on suit le match comme un nouveau feuilleton médiatique où, malgré les sommations incessantes de prendre parti, on reste la plupart du temps bouche-bée devant la lourdeur des arguments, la bassesse des coups et la vulgarité ambiante.


 

« Bobo », ça me fait invariablement penser à « baba cool », une autre de ces fictions caricaturales, datant des années 1970 en France, où le mouvement hippy est arrivé lorsque la messe était déjà dite : l'ancien monde, matérialiste, militariste, basé sur l'exploitation de l'homme par l'homme, avait une nouvelle fois réussi à éliminer toute contestation de ses fondements idéologiques à la faveur de l'une de ces « crises » dont il a le secret. Et le slogan « Peace & Love » était déjà récupéré par les publicitaires. Il suffit de regarder les programmes de variété de l'époque, rediffusées dans les sempiternelles émissions d'auto-célébration de la télévision française, pour comprendre que le destin de l'un des grands mouvements contestataires de notre temps était de finir entre les paillettes et le strass de l'industrie du divertissement.





 

Le concept militant de « bobo » - pour « bourgeois bohème » - procède du même bricolage idéologique. Je lis dans l'encyclopédie Wikipédia :


 

Le terme est issu du livre Bobos in Paradise: The New Upper Class and How They Got There de l'américain David Brooks, publié en 2000. L'auteur, un journaliste classé comme conservateur modéré, y décrit ce qu'il ressent comme une mutation positive de son propre groupe social : les yuppies des années 1980, dont le mode de vie bourgeois se serait hybridé avec les valeurs bohèmes de la contre-culture des années 60-70.


 

Nous y voilà donc : la bourgeoisie et la « contre-culture » des années 1960-1970. En effet, le rôle de premier plan dans les mouvements de contestation tenu par la bourgeoisie culturelle – Bildungsbürgertum, termeallemand repris également en anglais - est indéniable en considérant l'importance de la « pensée bourgeoise » pour les révolutions de la fin du 18e Siècle et celles qui ont suivi.


 

Dans ce contexte, il serait utile de retracer l'histoire de cette classe sociale depuis les premiers marchands voyageurs de la Renaissance, en passant par les manufacturiers et les colonialistes du temps des « Lumières », jusqu'à l'apogée du capitalisme industriel des 19e et 20e Siècles. On devrait pouvoir en conclure que la bourgeoisie a dû abandonner sa position dominante une première fois avec les dictatures du 20e Siècle et de façon sans doute définitive à la fin de la guerre froide avec l’avènement de la « globalisation » financière, technologique et digitale où la prise de pouvoir d'un nouveau type d'hommes semble se dessiner. Je lui avais cherché un nom mais, en réalité, il n'en a pas : il est anonyme !


 

Ce qui reste encore à la « bourgeoisie », c'est son « capital culturel », comme dirait l'autre. Et si cette classe sociale, depuis sa prise de pouvoir effective – politique et législative – à la fin du 18e Siècle, a toujours été traversée par un antagonisme « droite » / « gauche » ou « conservateur » / « progressiste », il n'est pas étonnant de retrouver aujourd'hui dans le cirque grand-guignolesque des médias deux caricatures grotesques qui miment à la manière des comiques de répétition cette rivalité bicentenaire pour masquer à la fois un changement profond de la donne politique, où l'on peut éventuellement déceler la fin des démocraties traditionnelles, et le maintien coûte que coûte d'une structure économique ultra-libérale qui détruit sans le moindre souci éthique les milieux naturels, les liens sociaux et en fin de compte l'humanité même de l'Homme.


 

Ce qui est consternant, c'est la formidable baisse de niveau que l'on peut constater dans ces échanges. En se plaçant sur le seul plan de la pensée philosophique, les médiatiques Finkielkraut, Bruckner, Glucksmann, Lévy, Onfray et al. se chargent de donner le coup de grâce à une discipline moribonde qui, au 20e Siècle, a pourtant connu, tel un chant du cygne, une expression brillante et polyphonique dans l'espace francophone qui rayonne encore dans le monde entier. Dans un article du Monde Diplomatique intitulé On en est là (mai 2006, déjà cité précédemment), Jacques Bouveresse, l'un des derniers penseurs issus de cette grande époque, écrit :


 

Perry Anderson, après avoir constaté que la mort a rattrapé à peu près tous les grands noms de la pensée française (Roland Barthes, Jacques Lacan, Raymond Aron, Michel Foucault, Fernand Braudel, Guy Debord, Gilles Deleuze, Jean-François Lyotard, Pierre Bourdieu, auxquels s’est ajouté, peu de temps après la parution de son analyse, Jacques Derrida), observe avec pertinence qu’aucun intellectuel français ne s’est acquis une réputation internationale comparable à la leur, et que ce qui donne l’idée la plus exacte du niveau auquel nous sommes descendus est probablement l’importance démesurée accordée à un intellectuel comme Bernard-Henri Lévy : « Il serait difficile d’imaginer une inversion plus radicale des normes nationales en matière de goût et d’intelligence que l’attention accordée par la sphère publique en France à ce grand nigaud, en dépit des preuves innombrables de son incapacité à saisir correctement un fait ou une idée. Une telle caricature pourrait-elle exister dans une autre grande culture occidentale aujourd’hui ? » - Comme l’auteur de ces lignes, je pense que la réponse à cette question est clairement négative, mais il est également évident qu’il ne sert à rien de le dire. Notre époque, comme dirait Karl Kraus, n’aime rien tant que le fait accompli, en particulier celui de la célébrité acquise et de l’importance médiatiquement établie ; et ce n’est pas le scepticisme des représentants de l’Université et de la science qui pourrait l’empêcher de continuer à dormir en toute tranquillité en se disant : « Soyons heureux d’avoir un homme universel et un génie qui, de façon encore plus magistrale que l’Arnheim de L’Homme sans qualités, réussit notamment à réaliser dans sa propre personne la grande synthèse de la Culture et de l’Économie ou de l’Âme et des Affaires ! » - […] Hilary Putnam [...] faisait encore en 1990 la constatation suivante : « De voir aujourd’hui tout le monde chanter les vertus du capitalisme est d’une fantastique indécence ! » On pourrait croire naïvement que c’est d’une indécence encore plus inimaginable à présent. Mais l’intellectuel d’aujourd’hui n’a pas ce genre de naïveté, et il a cessé d’éprouver, sur ce point, un sentiment de gêne quelconque. Il est – on vient de l’observer une nouvelle fois lors des manifestations de la jeunesse contre la précarité – plutôt respectueux de tous les pouvoirs établis, à commencer par celui du marché et de l’argent. Il est intarissable sur les questions morales, mais ne veut pas être ennuyé avec les questions de justice sociale et les questions sociales en général. Il s’abstient soigneusement, dans la plupart des cas, de faire la leçon aux représentants du Grand Capital, mais la fait volontiers à ceux des milieux sociaux les plus défavorisés.


 

Rappelons à toutes fins utiles que le professeur Bouveresse, qui a exercé en Sorbonne puis au Collège de France, est d'origine modeste, comme le fut d'ailleurs son collègue et ami Pierre Bourdieu. Dans un entretien [note ci-dessous], Jacques Bouveresse oppose le champ médiatique à l'autorité scientifique et universitaire, l'un fonctionnant comme un paravent et une protection contre lesquels l'autre ne peut rien. Formulé de façon radicale : paré de l'aura de la célébrité, les « demi-savants » médiatisés peuvent affirmer tout et n'importe quoi sous la lumière des projecteurs sans avoir à craindre d'être repris par ceux qui consacrent leur vie à étudier ces problèmes avec la rigueur intellectuelle qui s'impose.


 

Dès lors, les débats – du style « bobo-réac » – qui animent aujourd'hui nos différents plateaux restent éminemment suspects : d'un côté, la vérité (scientifique) importe peu puisqu'elle est pour ainsi dire mise hors circuit, à tel point qu'un penseur qui se placerait sous son autorité avec tout le sérieux propre à une telle recherche serait vu comme un pinailleur ou un pédant ennuyeux, mais certainement pas comme ce « bon client » dont raffolent les médias, qui de plus ne tolèrent aucune critique en profondeur de leur mode de fonctionnement avec, pour sanction suprême, l'indifférence orchestrée vis-à-vis des contrevenants ; d'autre part, le but poursuivi est de toute évidence le maintien du status quo, ne serait-ce qu'en raison de l'orientation commerciale de la plupart des supports : on crée donc des différends artificiels – du style « bobo-réac » (bis) – pour ne pas avoir à mener des débats constructifs en vue d'une transformation pourtant jugée nécessaire de nos sociétés ou du moins d'une avancée significative sur les problèmes actuels en intégrant les multiples éléments de recherche et paramètres disponibles mais constamment occultés par le bruit, la fureur et l'auto-célébration (« auto-promo ») qui encombrent les plateaux polymorphes de la scène médiatique entièrement dévolue, comme son nom l'indique, à une nouvelle caste d'intermédiaires que l'on pourrait déjà qualifier de « post-bourgeois ».


 

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NOTE


Voici donc cet entretien très intéressant et actuel avec le professeur Jacques Bouveresse. Réalisé par Gilles L'Hôte, le document a été publié en 2008 mais il semble que l'enregistrement date de juillet 2006.


 

[youtube http://www.youtube.com/watch?v=vnXmpduAraY&w=420&h=315]


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Commentaires


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 Passionnant, SK.

Cela devrait intéresser dame Plumeplume...

Je me pose la question de la place d'Edgar Morin dans tout cela.

;-)

Écrit par : BL | 14 avril 2014

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Oui SK....BL a ô combien raison....
passionnant...
J'ai regardé également avec attention l'entretien viéo de Jacques Bouveresse comme autrefois j'écoutais avec un grand intérêt ceux d'un P.Bourdieu, G. Deleuze et autres
Un grand merci également
...j'attends moi aussi la suite avec impatience...

Écrit par : Martin | 14 avril 2014

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2 remarques : la pensée philosophique, qu’elle soit de haut niveau ou de bas niveau, n’a jamais nourri les hommes (sauf quelques intellectuels),

et sur l’éclosion des hippies, vous oubliez une chose qui me semble importante : elle eu lieu aux Etats-Unis pendant et sans doute à cause de la guerre du Vietnam.

Et puis… la philosophie est une science bien trop importante pour la laisser entre les mains du peuple qui n’a pas lu Roland Barthes, Jacques Lacan, Raymond Aron, Michel Foucault, Fernand Braudel, Guy Debord, Gilles Deleuze, Jean-François Lyotard, Pierre Bourdieu et Jacques Derrida, n’est-il pas ?

Alors… « De voir aujourd’hui tout le monde chanter les vertus du capitalisme est d’une fantastique indécence ! », oui sans doute, mais quelle indécence ? celle de la pauvreté du monde ? pauvreté de l’esprit ou pauvreté dans l’assiette ?

Écrit par : j.michou | 15 avril 2014

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1. - A qui le dites-vous ?
2. - J'ai rien oublié du tout
3. - Bouveresse est d'origine paysanne, adressez-vous à lui
4. - Rien compris. Voulez-vous que je vous fasse un colis?

PS. - Récupérer le sous-domaine caquedrole, révéler sa véritable identité, mettre sa photo en pingouin sur le track, c'est quoi la suite?

Écrit par : sk | 15 avril 2014

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2 commentaires:

  1. quand je pense à Bobo, je pense à Renaud qui chantait cette tribu Paris intramuros ou autre quartier possible d'une ville Monde hexagonale, cadre exécutant, j'en fus, cadre pugnace à influer sur la matrice, j'en fus, eux je ne sais pas, ce que je leur reproche est une absence de conscience politique, la pure et dure qui ne fait pas de concession au moins intellectuelle, on ne demande pas qu'ils tapent bidons en rue, ils se feraient mal le mal qui nous ronge est le vulgaire qui nous fait croire comme à Monsieur Jourdain que nous sommes philosophes, Brukner nous fait rire, Onfray nous provoque , Finkie aura prêché dans le désert, c'est foutu.....mais à force on finissait par comprendre un peu, qui regarde ce genre de télé en prime? les gens fatigués qui veulent du fast think, moi je suis lente et ce condensé ne me nourrit plus mais je suis hors sujet peut être

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    1. Non, il y a un vrai problème. Je trouve que Bouveresse dit des choses importantes dans l'entretien ci-dessus : les bluffeurs sont partout, Pascal déjà les appelait des "demi-savants". La seule véritable autorité est l'Académie, même et surtout si vous n'êtes pas "académique". Cela peut sembler paradoxal, mais je trouve que ça ne l'est pas tant que ça. Or, ceux qui se font passer pour des experts sur nos plateaux se sont soustraits à cette autorité (dixit Bouveresse) en s'abritant derrière la célébrité médiatique, qui n'est absolument pas un gage de sérieux, contrairement à ce qu'ils veulent faire croire. Pour l'anecdote : je me souviens que Cioran refusait tout passage à la TV, même une émission seul à seul avec Pivot. Son ami Beckett idem. Et pour ce qui est de la "promo", Cioran disait : "Il faut qu'un livre fasse son chemin". Depuis le temps où il prenait ses repas au Resto U du Quartier Latin, et les dizaines de refus qu'il a essuyés (Beckett frisait la cinquantaine, je crois), ses livres, ils en ont fait, du chemin, en effet !

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