lundi 21 avril 2003

[Irak 2003] Journal de guerre (extrait 6)

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Épilogues (samedi 19 avril 2003)


Pendant quelques jours, il a fait 25°C à Paris. Une chaleur infernale pour la saison. Les touristes en bermudas croisaient des apaches emmitouflés qui n'ont pas consulté la météo avant de crapahuter sur les boulevards. Et les paysans du Nord-Ouest de la France commencent à se plaindre de la sécheresse...!

Je n'ai suivi les actualités irakiennes que d'une oreille distraite ces dernières quarante-huit heures. Le repos du guerrier, si j'ose dire. Et je n'avais plus envie d'être un porte-voix. Je ne suis pas leur secrétaire. Personne ne me paye pour ça, et je n'ai pas cherché à me placer dans ce boulot-là. Mais si j'ai bien compris les titres des journaux, la guerre en Irak est finie, même si personne ne prend encore le risque de titrer clairement dans ce sens. À plusieurs reprises, les soldats américains, - "flippés", à ce que l'on dit, - ont tiré dans la foule, à Mossoul d'abord, où il y aurait eu une quinzaine de morts. Cette ville et d'autres sont loin d'être "sécurisées". - On annonce un grand pèlerinage chiite à Kerbala où plusieurs millions de fidèles sont attendus. Hier soir, un reportage sur les religieux de cette confession, en désaccord avec la minorité sunnite qui réside principalement à Bagdad, fait penser que cette population majoritaire en Irak souhaiterait un État islamique sur le modèle de l'Iran. Tout porte à croire, en cette semaine pascale, que la côte des religions monothéistes, aux interprétations et remaniements issues du Moyen-Age, ne cesse de grimper chez les pauvres gens. Comme s'il n'y avait jamais eu de grande civilisation arabe prônant l'éclectisme et la tolérance, de Renaissance occidentale, de Siècle des Lumières (Aufklärung). Comme s'il n'y avait jamais eu d'histoire de l'humanité, au sens collectif, évolutif, progressif.  - À Bagdad, des souches de virus dangereux (comme celui de la polio) ont disparu d'un laboratoire pillé, ce qui fait naître une vive inquiétude. On épilogue également sur les pillages des Musées archéologiques de Mossoul ("Nimrod") et de Bagdad, dont les quelque 200.000 pièces ont disparu ou été cassées. À ce propos, j'ai trouvé, hier après-midi dans l'un des passages parisiens chers à l'écrivain Walter Benjamin (1892-1940), un livre de la philosophe Simone Weil (1909-1943), La pesanteur et la grâce, où j'ai lu ces lignes: 


 "Tendance à répandre le mal hors de soi: je l'ai encore! Les êtres et les choses ne me sont pas assez sacrés. Puissé-je ne rien souiller, quand je serais entièrement transformée en boue. Ne rien souiller même dans ma pensée. Même dans les pires moments, je ne détruirais pas une statue grecque ou une fresque de Giotto. Pourquoi donc autre chose? Pourquoi par exemple un instant de la vie d'un être humain qui pourrait un instant être heureux?"

Ce matin, le quotidien Libération (daté du 19 & 20 avril) ne consacre plus qu'une seule double page aux nouvelles de l'Irak, surtitrée: Les Américains sont un moindre mal. On s'attarde sur l'apparition télévisée de Saddam Hussein diffusée hier par Abou Dhabi TV, un nouveau "bain de foule" qui aurait été filmé le 9 avril dans les quartiers Nord de Bagdad. L'éternelle interrogation fait son come-back: Est-ce "le vrai ou un sosie"? Le papier d'Annette Lévy-Willard insiste: Vrai Saddam? Ou son double? Vieilles images? Montage? Voix trafiquée? Les experts se sont succédé(s) vendredi pour donner leur avis, pendant que la Maison Blanche déniait toute crédibilité à ces images de Saddam Hussein et de son fils, Qoussaï, prenant un bain de foule le jour de la chute de Bagdad... On trouve également sur cette double page l'information annoncée hier par les journaux télévisés, reportages à l'appui: La firme américaine Bechtel rafle les chantiers de reconstruction. Ce contrat lui rapporterait la somme de 680 millions de dollars. L'un des directeurs actuels de cette société, George Schultz, appartenait au gouvernement Reagan, tout comme Caspar Weinberger, qui faisait également partie du comité directeur de Bechtel. - Enfin, on annonce que la prière du Vendredi a été suivie d'une manifestation où une foule de plusieurs dizaines de milliers de personnes scandait: Non à Bush! Non à Saddam! Oui oui à l'Islam!...

Le "journal de la mi-journée" sur la chaîne publique France 2 ouvre sur le week-end pascal, les embouteillages sur les autoroutes, puis évoque un incendie en Bretagne dû à la sécheresse, les cérémonies de la Pâque chrétienne à Rome, les mesures d'hygiène prises à Hong-Kong pour combattre la "pneumopathie", le congrès du Front National, un an après le succès de son leader au premier tour des élections législatives en France. Puis seulement vient une page assez succincte sur l'Irak: On annonce le départ des marines remplacés par 30.000 hommes d'infanterie stationnés au Koweït, appelés à "sécuriser le territoire", à "rétablir l'ordre", une manière pour le Pentagone de "marquer la fin des opérations militaires en Irak". On fait état de la capture d'un cinquième dignitaire de l'ancien régime: il s'agit du ministre des Finances, "ami personnel" de Saddam Hussein. On mentionne les manifestations chiites hostiles à une "occupation américaine". Et on diffuse un reportage sur la ville de Bagdad, où la vie recommence à être "normale", si l'on excepte le manque d'eau et d'électricité. Par deux fois, l'expression après-guerre est prononcée au cours de ces brefs reportages pour caractériser la situation présente en Irak. Et le mot paix reste tabou.


dimanche 13 avril 2003

[Irak 2003] Journal de guerre (extrait 5)

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Vingt-troisième jour de printemps
(samedi 12 avril 2003)


Je ne vais plus compter les jours de guerre en Irak. Ce serait le vingt-quatrième, aujourd'hui. En tout cas, ce n'est sûrement pas le premier jour de paix. La première pensée en vue de la paix est bien triviale: Tous les Américains ne sont pas des "va-t-en-guerre" ou des "capitalistes". Tous les Musulmans ne sont pas des "fondamentalistes" ou des "terroristes". Tous les Juifs ne sont pas des "argentiers" ou des "sionistes". Etc. Comme en France, la moitié des gens dans le monde sont très critiques vis-à-vis des décisions prises, des actes d'agression commis par leurs leaders. Mais la haine entre les Juifs et les Arabes est quotidiennement attisée par les idéologues. C'est un sport national dans certains pays. Alors que, pendant très longtemps, les peuples dits "sémitiques" ont vécu ensemble dans la paix et la tolérance. Et l'identification des intérêts américains et israéliens par les peuples arabes est également cousue de toutes pièces. C'est une façon d'articuler une haine contre l'Amérique qui prend sa source ailleurs. Dans la pauvreté, la fierté des uns et la richesse, l'arrogance des autres. Que l'on puisse s'opposer à un libéralisme radical comme il est pratiqué aux États-Unis par les gens de pouvoir, rien n'est plus naturel. Surtout quand on est pauvre. Un jour, il faudra un partage équitable des richesses sur cette planète  pour faire cesser toute la violence, toute la destruction inconsidérée. L'inégalité des termes de l'échange (entre matières premières et produits industriels) est patente. Tous les enfants la connaissent. L'abîme entre les monnaies fortes ("devises") et les "monnaies de singe", entre les salaires des uns et ceux des autres pour un même travail, une même tâche, les injustices sociales de manière générale, l'exploitation, le viol des enfants, voilà ce qu'il faudra un jour éradiquer dans le monde. Le plus vite sera le mieux. L'administration nord-américaine actuelle ne lèvera pas le petit doigt dans ce sens. Comme elle se moque des dégâts causés par l'industrie et les activités humaines dans ce que, prétentieusement, narcissiquement, nous nommons notre "environnement". Mais l'Europe en construction devrait y travailler. Dès maintenant. Elle subventionne son agriculture pour éponger l'inégalité entre le prix des produits de la Terre et ceux des usines. Il faut au contraire surtaxer les objets industriels (en incluant dans leur prix le nécessaire recyclage et la nécessaire restauration de l'équilibre écologique troublé par les activités industrielles) pour réduire cette inégalité au bénéfice des paysans, des artisans du monde entier. Il faut exiger que tous les citoyens de la Terre utilisent la même monnaie. Que, pour tous les citoyens de la Terre, il y ait la même durée quotidienne et le même âge légal de travail, la même assistance et couverture médicale, les mêmes minima sociaux quand ils sont sans rien. C'est un rêve. Un rêve de paix.


mercredi 9 avril 2003

[Irak 2003] Journal de guerre (extrait 4)



Vingtième jour de guerre
(mardi 8 avril 2003)


Je coupe le son. Et j'essaie de m'imaginer, dans ce crépuscule parisien apparemment paisible, la nouvelle nuit d'enfer qui vient de commencer là-bas. Tandis que le public d'ici, déjà, se lasse de cette "couverture médiatique" qui lui apporte quotidiennement l'horreur humaine dans les assiettes. Faut-il l'appeler saine, cette indifférence? - Il se trouve que les prime time tombent au moment des repas. Où est la cause ? Où est le vice ? En tout cas, je trouve qu'il est malsain d'engloutir de la nourriture le regard vissé sur les champs de bataille. Si les gens sont tellement seuls qu'ils ont besoin de bouffer devant leur télé (au lieu de parler ensemble), qu'on leur donne au moins du bon divertissement. Et la guerre n'est pas un bon divertissement. Qu'on se le dise, au besoin. Du moins pas pour ceux qui l'ont vécue ou la vivent là-bas et partout ailleurs, - ceux qui connaissent les affres de la persécution réelle, la menace de mort omniprésente, la peur pour les proches. - Et la télé de Bagdad n'émet plus. Il n'y a plus d'électricité. Plus d'eau. Que font les pauvres gens dans le grondement incessant, obsédant de la machine de guerre? Comment rassurent-ils leurs enfants qui pleurent? Comment se consolent-ils? Se blottissent-ils les uns contre les autres? Quelle musique écoutent-ils pour apaiser leur anxiété? - Le problème le plus pressant pour nos sociétés occidentales est celui de la solitude qui résulte de notre indifférence les uns vis-à-vis des autres, de notre égoïsme issu d'un système basé sur la valeur marchande de la personne humaine (et de tous les autres êtres naturels). Or la vie n'a pas de prix. Et la nature n'en a pas davantage, n'en déplaise à ses exploitants du monde entier. Ou bien qu'on me dise le prix du soleil. Le prix d'un ouragan. Le prix d'une comète. Et qu'on me dise si le prix de la vie de Vincent Van Gogh équivaut à la somme que son œuvre réunirait aujourd'hui sur le marché de l'Art. Ou à ce qu'il en a retiré de son vivant. Et qu'on me dise surtout si cette vie, ou une autre, a un prix plus élevé ou plus bas que celle de la gamine d'un paysan irakien, morte par overkill américain. - Oui, quelle musique écoutent-ils, les pauvres gens assiégés? Quelles pensées ont-ils? Des pensées de haine? Se plaignent-ils? Gardent-ils le silence? Se racontent-ils des histoires? Et lesquelles? 


samedi 5 avril 2003

[Irak 2003] Journal de guerre (extrait 3)

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Seizième jour de guerre
(vendredi 4 avril 2003)


Temps radieux. Je n'ai pas allumé la radio ou la télé dès le réveil. C'était devenu un réflexe. Le jeu de massacre est tellement sophistiqué que cette victoire finale ne fait aucun doute. Mais on ne sait toujours pas sur quoi. Le terrorisme? On ne triomphe pas du terrorisme avec une armée régulière. Saddam Hussein? N'existe-t-il pas en plusieurs exemplaires? Sur le peuple irakien? Lequel? Kurdes? Chiites? Sunnites? Bagdadis? Paysans? Gros bonnets? Pétroleuses? Petites gens? Et ne devait-il pas être "libéré", ce peuple? Mais de quoi, au juste? De l'emprise des religieux? L'Irak était déjà un état laïque. Les tirades islamistes de Saddam sont tout aussi opportunistes que les harangues WASP de George Walker. Dans le métier, on cherche à fédérer. Et the Name of God n'a jamais aussi bien marché qu'aujourd'hui, - si : au Moyen-Age !… La religion musulmane avait été un progrès pour cette humanité monothéiste, lorsqu'elle a produit une civilisation rayonnante autour d'illustres penseurs comme Ibn-Sina, par exemple (connu aussi sous le nom d'Avicenne, né en 980). Sait-on que Ibn Sina a étudié la médecine et la philosophie à… Bagdad?! - La phase finale du christianisme, avant la "séparation de l'Église et de l'État", avait été terrible : le penseur "panthéiste" Giordano Bruno, par exemple, a été brûlé vif en août 1600 sur la place publique à Rome… Et si l'Espagne avait été un modèle de coexistence pacifique entre les religions et les pensées durant des siècles, l'Inquisition qui suivit la Reconquista a été une succession d'horreurs et de barbarie ("civilisée")… Enfin, les Juifs d'Amsterdam n'avaient rien trouvé de mieux à faire que d'excommunier et de bannir leur plus grand philosophe depuis Maïmonide : Baruch (Benoît) de Spinoza qui, au 17ème siècle, s'était prononcé contre l'autorité religieuse en politique, contre l'esclavagisme et plutôt pour un régime démocratique (comme dans le Traité Théologico-Politique, paru en 1670, anonyme)… Et aujourd'hui? Régression partout. La religion jadis la plus tolérante entame une nouvelle phase d'inquisition. Le Judaïsme ressemble, chez les extrémistes israéliens, à celui qui sévissait du temps de Jésus en Palestine (chez les Saducéens, par exemple). Et un certain christianisme extrémiste pratiqué aujourd'hui ressemble de plus en plus à une secte américaine comme le KuKluxKlan
Le problème est simple: L'État et l'Église, dans la plupart des pays du monde, ne sont pas séparés. Sharon, Bush, Saddam, Arafat, Bin Laden et tous les autres ne jurent plus que par Dieu. C'est que ça marche. Les pauvres gens y croient. Aucun de nos intellectuels brillants ne s'est jamais donné la peine de leur expliquer les avantages d'un État laïque, tolérant, fédéral. Peut-être n'a-t-on pas intérêt à le leur expliquer. Et peut-être leur a-t-on expliqué tellement de choses, tout en les exploitant sauvagement, qu'ils ne croient plus à rien, pas même à Dieu, parfois. Peut-être veulent-ils simplement qu'on leur fiche la paix…



mardi 1 avril 2003

[Irak 2003] Journal de guerre (extrait 2)

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Treizième jour de guerre
(1er avril 2003)


Solitude. La guerre, les persécutions, ça crée la solitude. Anne Frank. Pas de nouvelles d'Anne Frank à Bassora ou à Nassiriya. Dans nos rêves les plus osés, nous rêvons d'une nouvelle humanité, à Berlin, Beyrouth ou Bagdad, villes pilonnées. Dans les bunkers. Huis Clos : "L'enfer, c'est les autres"… Alors nous nous prenons à rêver d'une humanité nouvelle…
Aujourd'hui, tous les barjots vont faire leurs farces sur le terrain : je n'ose même pas allumer la radio. Déjeuner en paix. Sans tomates farcies.
Pourquoi un nième journal de guerre? Mais surtout : pourquoi une nième guerre? Hier, dans l'émission Mots croisés (France 2), Kouchner (apparenté PS) s’est prononcé pour cette guerre. Si j'ai bien compris. Mais les politiciens, même s'ils sont médecins, peuvent raconter des conneries. Il n'y a qu'à voir les autres...
Je dois dire que je suis contre la guerre par principe. Comme d'autres sont végétariens. Une petite côte d'agneau de temps à autre, c'est contre le principe. Les Musulmans ne boivent pas d'alcool. Par principe. Or s'il est libéral, un politicien bouffe, en principe, à tous les râteliers…
Mais me voilà cynique, et je n'aime pas ça. C'est cette guerre… Elle nous rend un peu de nos instincts basiques : nous sommes tous des cyniques parisiens….
En effet, l'optimisme n'est pas de mise par temps de guerre. C'est mauvais pour la vigilance. Ça peut partir de n'importe où, dit le pessimiste. Et il fait gaffe où il met les pieds.
Klaxons. La guéguerre des automobilistes. Les utilisateurs. Les petites gens d'ici. Ceux qui achètent l'essence qui est produite là-bas où ils se battent. Là-bas sur le "terrain".
Je me demande ce que serait une véritable écriture des événements. Ici, nous écrivons par empathie. Nous repensons aux récits de nos parents, grands-parents… La guerre, ses horreurs et ses monstruosités, ont toujours existé. C'est ce qu'on prend pour argument dans la démonstration de sa nécessité en toute éternité. Or il y a des coupures. On les oublie trop facilement. L'évolution n'est pas continue, elle procède par sauts, par "révolutions"… les mouvements pour la paix sont issus de la Révolution de 1966-69 (année érotique)… Un jour, une humanité existera peut-être, qui aura compris le sens de cette révolution. Et avec un peu de chance, elle survivra : ça, c'est de l'optimisme, mais il n'empêche en rien de commencer le travail dès aujourd'hui et de rester vigilant du côté obscur…
Aujourd'hui, Premier avril, je n'allumerai pas la radio. Je ne mangerai pas de guerre au déjeuner et au dîner. Aujourd'hui, j'oublie le côté monstrueux de notre espèce. Je ne prendrai ni porc ni tomates farcies. Aujourd'hui, j'écoute ma voix intérieure. Socrate l'appelait son daimon. Certains excessifs disent même qu'elle est directement branchée sur le Cosmos. En tout cas, elle ne sera pas branchée sur France-Info.
Je m'aperçois que je me suis fait ankyloser par les discours ambiants. Ces commentateurs, chroniqueurs, animateurs ont la parole facile : des pros du propos et de la prose. Et ils vidé les mots de leur sens. Recréé le syndrome de Lord Chandos (Hugo von Hoffmannsthal, 1901). Mais si nous perdons le sens des mots, que nous restera-t-il, à nous, êtres de parole? les gestes? les images?
Ah les images ! - Oui, c'est sans doute aussi une guerre des images. Avec les images virtuelles, tout est possible. Ainsi, nous ne distinguons plus le réel de l'imaginaire et du symbolique. C'est un grand foutoir où les apparences sont trompeuses…
Il faut peut-être revenir à la perception sensible du monde réel, à quelqu’un comme Thomas. Certaines choses sont réellement impossibles, les hommes sur le terrain devraient se le tenir pour dit. Un jour, eux aussi, ils partiront, disparaîtront. Et que laisseront-ils aux enfants? Des charniers et des ruines. Ils ne feront pas une "belle mort" puisque leur vie était une succession de massacres et que leur idéologie, si elle se drapait de belles valeurs, comportait une dimension pragmatique vouée au crime, au viol, au meurtre. Ils mourront dans d’affreux cauchemars. Ils seront tourmentés. Pas besoin de sermons théologiques pour ça. Leur mauvaise conscience suffira amplement. Puisque leur idéologie se drapait de belles valeurs…
Et c'est vrai sur tous les fronts. Il faut confronter les discours aux actes, mesurer la théorie à la pratique de ceux qui parlent, montrer la pragmatique de ces beaux discours, toujours motivés par une "pensée de derrière", comme dirait Pascal. Dans le cas présent, on peut l’appeler : "mettre la main sur le pétrole" ou "bâillonner son peuple" ou encore "être expansionniste". C'est toujours une raison profondément matérielle qui motive des actes barbares comme ceux qui, par principe ou nécessité de survie, sont commis en temps de guerre. Les soldats ne sont ici que des exécutants, souvent de pauvres bougres qui n'ont rien trouvé de mieux à faire dans la vie. Ils sont souvent manipulés, endoctrinés. Et ils cherchent à ne pas se faire tuer, même s’ils ont compris l’inutilité de la guerre dans laquelle ils ont été embrigadés…
Cette inutilité était patente dès la Première guerre mondiale, après une vague d’enthousiasme où les conscrits partaient sur les champs de bataille "la fleur au fusil", serrant leur belle une dernière fois sur le quai d’une gare allemande ou française. Pour la suite, on lira les monologues de Bardamu dans le Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline. Ou Le feu  d’Henri Barbusse. Car quand la fleur fut fanée, il n'y avait plus que la boue et le sang, - le terrible réel d’une guerre parfaitement inutile, - parce que deux "vieilles démangeaisons" d'empereurs, comme dirait Rimbaud, amplement soutenus par les industriels des deux bords (qui ne se gênaient pas de fournir les deux camps), avaient décidé de jouer avec leur nouvel armement.
Mais on se réfère aujourd'hui à la Seconde guerre mondiale. C'est une référence constante. On dit que la Seconde guerre mondiale était nécessaire pour arrêter, éliminer le tyran, et on fait la chasse aux Pacifistes. On oublie que la tyrannie n’a été possible que sur le fond de l’humiliation et surtout des "réparations" de la Première guerre mondiale, impossibles à éponger par le gouvernement socialiste d’Ebert en Allemagne (1919-1925). Et la Première guerre mondiale était parfaitement inutile. Or elle est directement responsable de la terrible crise économique de l’année 1923 en Allemagne puis, par "accumulation", du crash mondial de 1929, parti de Wall Street un certain Jeudi noir.
Ensuite, un homme est venu faire le ménage : il a relancé l’armement, "nettoyé" les rues de ses 6 millions de chômeurs et propagé une idéologie meurtrière qu’il avait bricolé en taule, s’inspirant de toutes les conneries qu’il avait entendues dans sa vie. À qui la faute? à ceux qui disent des conneries? à ceux qui lui ont ouvert les portes du pouvoir? aux masses réduites à l’état de bêtes de somme qui répondaient par des bêlements et des meuglements à ses discours parfaitement incohérents, inconsidérés et surtout irréalistes…
Ici, la fleur au fusil se sera conservée un peu plus longtemps. Mais, entre 1941 et 1943, tout le monde aura compris en Allemagne que la guerre allait être perdue, même les dirigeants. Or ils ont continué d’envoyer des gamins au casse-pipe jusqu'en avril 1945…
La guerre d’aujourd'hui n'a rien à voir avec la Seconde guerre mondiale. C'est bien la Seconde guerre du Golfe. Et la situation d'avant guerre était bien moins menaçante. Le tyran allait être désarmé pacifiquement. Son peuple est devenu un peuple martyre à cause de l’embargo occidental et maintenant d'une barbarie guerrière dont les pires atrocités sont sans doute à venir. Mais, aujourd'hui, on tape sur un fantasme. Or personne ne peut abattre un fantasme avec des missiles, fussent-ils high-tech. Et le "problème des victimes civiles", voire d’un grand nombre de soldats (occidentaux et orientaux) utilisés comme chair à canon, va se poser avec virulence quand la paix sera revenue (si tant est qu'elle revienne).