lundi 31 mars 2003

[Irak 2003] Journal de guerre (extrait 1)



Pendant un mois, entre le 20 mars et le 21 avril 20o3, j'ai tenu une sorte de journal sténographique sur la Seconde guerre d'Irak et tout ce que l'on pouvait en dire à la radio et la TV françaises. Ne disposant alors que d'une connexion internet bas débit, qui me permettait tout de même de lire quelques journaux étrangers et de récupérer des images de presse, je publiais mes notes au jour le jour, bercé par l'illusion qu'elles pourraient avoir une quelconque résonance alors qu'elles restaient bien sûr parfaitement "invisibles". Les extraits qui suivent présentent quelques réflexions plus personnelles que cette astreinte et l'exposition permanente aux flux d'information ont suscité. Le lecteur intéressé peut cependant prendre connaissance de l'intégralité de ce dossier en cliquant sur > ce lien (74 pages / format pdf / 1,78Mb).


Septième jour de guerre
(mercredi 26 mars 2003)


Je pense la chose suivante: en temps de paix, on nous débite, à côté des films violents, une stupidité abyssale, des jeux télévisés d’une bêtise consternante, des débats à la mords moi le nœud, où une sphère privée sans intérêt est déballée sur une place publique hilare; en temps de guerre, on a trouvé un nouveau truc : on garde les détritus, et on rajoute une couche de fiente en direct; ainsi, après avoir été abrutis, hypnotisés par les incessantes publicités et promotions, les gens sont choqués, puis contraints à une indifférence bizarre, une fatigue, une lassitude, où ils ne savent plus quoi penser de ce monde, où ils se réfugient dans les quelques certitudes qui circulent ou qu'ils se sont eux-même forgées à la lisière de leurs expériences…


Les cloches résonnent. Des traînées oranges d’avions sur le ciel bleu pâle du couchant, des nuages de pollution. J’allume une cigarette. Je devrais arrêter de fumer. À Bagdad, j’aurais du mal à trouver du tabac, ce soir.
Avec cette "mondialisation" du "conflit", on ne peut pas dire que nous vivons en temps de paix, ici, en Europe. C’est une paix à crédit, comme dirait l’autre. Quand nous ne pourrons plus payer, le chaos viendra défoncer nos portes. Parfois, il lèche déjà nos seuils...
Je sens que je deviens amer et pessimiste. Je n’aime pas trop ça. Mais je ne suis que partiellement responsable, devant tant d’automatismes destructeurs qui inondent les écrans et les réseaux.
Les écrans. L’écran de l’ordinateur. L’écriture dans l’urgence. Il faut beaucoup de paix, intérieure ou extérieure, pour écrire, pour se couper du monde et plonger dans la vraie signification de la parole humaine, en temps de paix comme en temps de guerre.
Les oiseaux chantent l’arrivée du crépuscule. À Bagdad, l’enfer ne fait que commencer...


jeudi 20 mars 2003

[IRAK 2003] Prologues

Ultimatum
(mardi 18 mars 2003)


L’ultimatum est tombé. Lu sur un prompteur par un gentil monsieur, cette nuit à 2 heures, temps européen. Le gentil monsieur donne 48 heures à un méchant monsieur, à ses proches, à son gouvernement pour déguerpir. Mais le méchant monsieur qui se considère comme un gentil monsieur ne va pas se laisser expulser de son propre pays par le gentil monsieur qu’il considère d’ailleurs comme un méchant monsieur.


Ainsi, dans 48 heures, le gentil monsieur va lancer ses cohortes dans une course folle à travers le désert (sinon il va perdre la face) pour débusquer le méchant monsieur qui, quant à lui, n’est pas près de s’enfuir (sinon il va perdre la face).


Un ultimatum a toujours quelque chose d’inacceptable. Il y a une pragmatique de l’ultimatum. Sur un ton très hautain, on lance à l’adversaire : vous acceptez notre tutelle (et vous perdez la face), sinon c’est la guerre. Ainsi, l’autre est placé dans une situation où il n’a plus rien à perdre, puisqu’il renoncerait à son autonomie en acceptant l’ultimatum. Alors il joue le tout pour le tout. Et c’est l’escalade, le carnage, l’embrasement.


Les paroles de bon samaritain du gentil monsieur n’y changent rien. L’exil n’est pas une porte de sortie acceptable pour un homme de la trempe de ce méchant monsieur qui, comme le gentil monsieur, se cramponne au pouvoir et qui, de plus, compose sur le registre de la fierté orientale. Évidemment, il pourrait jouer les sauveurs, les magnanimes, s’en aller la tête haute en disant: "je m’en vais pour éviter le massacre inévitable de la population civile... j’aime trop mon peuple pour le faire souffrir inutilement..." Mais s’il agissait ainsi, ce serait un gentil monsieur... et comme, par définition, le méchant est un méchant, il n’a cure de faire souffrir son peuple inutilement... et il ne bougera pas de son bunker...


Le gentil monsieur a parlé d’un combat contre la haine, évoqué la liberté, une nouvelle vie paisible pour le peuple du méchant monsieur, sans agressions inopinées des peuples voisins, comme les pratiquait le méchant monsieur, comme il les pratiquerait encore, si on laissait faire les choses. Et on a laissé faire les choses depuis trop longtemps. Mais le gentil monsieur a également parlé de sécurité. De la sécurité de son propre peuple, voire du monde entier, le monde des gentils. La sécurité, c’est le plus important. Le gentil monsieur se sent agressé, et il se veut rassurant en promettant de prendre des mesures de sécurité renforcée sur son propre territoire. Puis il s’est adressé au peuple du méchant monsieur en disant que le grand jour de la libération était proche, en appelant les hommes à déposer les armes, en rappelant que les crimes seraient sévèrement punis, que l’exécution pure et simple des ordres ne serait pas une excuse valable devant les tribunaux militaires. Et, avant de souhaiter une bonne nuit aux gentils, il a recommandé de ne pas brûler les puits de pétrole. Il a dit qu’il s’agissait là d’une richesse qui appartiendrait au peuple bientôt libéré du méchant monsieur.


Quant au méchant monsieur, il a sans doute rigolé devant sa télévision en entendant ces paroles : décidément, ce garçon pense à tout, même à la politique de la terre brûlée... et le méchant monsieur a dû avoir une idée, l’une de ces idées qui fermentent dans la tête des méchants messieurs acculés... puis, au matin, il a rejeté l’ultimatum.


Et le reste du monde a vu clair dans le jeu du gentil monsieur, qui a tellement peur pour son peuple, qui aime tant la liberté et la paix : ce gentil monsieur ne veut surtout pas que les puits de pétrole flambent car il s’agit là du véritable enjeu de sa croisade. Mais ça, le reste du monde le savait déjà, comme il avait déjà vu les puits de pétrole flamber, le prix du baril grimper, la crise s’installer. D’ailleurs, le reste du monde célèbre cette année le trentième anniversaire de cette guerre qui ne cesse de pulser en sourdine, une guerre économique, sociale, où les salles d’attente des agences pour l’emploi et des bureaux d’aide ne désemplissent pas, où les gens dorment dehors, dans le froid et l’indifférence générale. Et si le gentil monsieur passe, comme tout le laisse présager, à l’acte, on peut affirmer avec un pessimisme tempéré que cette guerre n’est pas près de cesser...