dimanche 24 août 2014

De la nécessité d'une langue commune

En considérant le sentiment d'appartenance et la cohésion qui caractérisent les communautés musulmanes et juives dans le monde, chacune regroupant et fédérant des cultures, des peuples extrêmement divers, il faut se rendre à l'évidence que l'un des facteurs essentiels qui relie et unit ces populations hétérogènes est leur langue commune, respectivement l'arabe et l'hébreu. Et il ne s'agit pas de n'importe quelles langues, puisqu'elles sont les vecteurs de textes sacrés, considérés par les adeptes comme fondateurs. Ainsi, le rapport des locuteurs à ces langues touche lui aussi au sacré, leur origine commune émergeant du lien à une sphère dite divine ou, si l'on préfère, "métaphysique". Or, un certain archaïsme marque ces usages du LOGOS datant d'époques aujourd'hui révolues : le fait d'ignorer ainsi l'évolution qu'a parcouru l'humanité au cours des millénaires, qui a profondément modifié les langues et le rapport à l'écriture, confère tacitement un statut transcendantal à ces langues et textes anciens, dont on retrouve d'ailleurs le principe dans un autre livre sacré, le prologue de l'Évangile de Jean:  "Au commencement était le verbe (LOGOS)", une sentence sans doute inspirée par Héraclite (Fragment 50 : "Il est sage que ceux qui ont écouté, non moi, mais le LOGOS, conviennent que tout est un.").

Si l'on considère maintenant l'Europe contemporaine, force est de constater que toute cohésion, tout sentiment d'appartenance en sont absents : une monnaie commune, qui n'est même pas adoptée par tous les États membres, ne suffit certainement pas à constituer une quelconque "unité".

Or, ce problème d'une langue commune, ou plutôt de son absence, ne  préoccupe pas outre mesure les tenants actuels du pouvoir en Europe. L'anglais s'impose subrepticement, à la façon d'un Pidgin English, dont on s’accommode faute de langue commune décidée par et pour tous les Européens.

Pour ne pas m'attirer les foudres d'un intervenant, je ne défendrai pas ici le français, la langue traditionnelle de la diplomatie, écrite et parlée par les savants européens des 17e/18e Siècles et par les rédacteurs des droits humains, qui a pris la succession du latin, langue européenne par excellence.

Mais peu importe la langue choisie : c'est le problème d'une langue commune qui doit être résolu, non pas tant pour se reconnaître dans une tradition commune que pour s'exprimer et se comprendre à un niveau plus subtil, nuancé, complexe dans la perspective de construire un avenir commun qui ne soit pas purement économique.

L'euro fut mis en circulation le premier janvier 2002. Si on avait pensé à introduire en même temps une langue commune, apprise en cours intensif dès la maternelle par tous les petits Européens, ceux-ci seraient aujourd'hui proches de la majorité, et nous aurions surtout douze ans d'avance sur la résolution d'un problème qui, au fil du temps, va en s'aggravant : l'incommunication, faute d'expression relevée et de compréhension profonde.




Commentaires



Bonjour SK,
Ils avaient bien tenté d'introduire l'Esperanto dans les écoles primaires, mais ce fut un fiasco. Notre civilisation est-elle mûre pour un tel changement?

Écrit par : sherman sheep | 24 août 2014




Bonjour Sherman,

l'espéranto est une langue "construite", et je ne sais pas s'il est possible de faire accepter une telle langue par tous, comme j'ignore si l'on peut "ranimer" une langue "morte" comme le latin ou le grec ancien...

je crois bien que l'expression "langue vivante" excède le sens figuré vers quelque chose qui nous échappe encore : la genèse (et la mort) de langues et de cultures, qui ressembleraient dès lors à des entités quasi-naturelles ; autrement dit : il ne sert à rien de vouloir créer "ex nihilo" une langue, une culture, les tentatives dans ce sens ayant, que je sache, échoué...

ce qu'il faudrait ajouter à ma brève note, c'est le "caractère ouvert" de la langue qui serait parlée et comprise partout en Europe : on pourrait la comparer à une sorte de "tronc commun" qui accueillerait des greffes, qui s'ouvrirait aux vocabulaires spécifiques, régionaux, où l'on pourrait importer les particularismes...

mais tant que le problème n'est pas posé en "haut lieu", tant que d'éminents linguistes ne se seront pas penchés pas sur ce problème avec une volonté expresse de le résoudre, tout ce que nous pouvons en dire restera abstrait, utopique, insignifiant...
Écrit par : sk | 25 août 2014 |




Bonjour SK,
Je me demande si, instinctivement, l'Europe n'est pas en train d'adopter la langue anglaise comme langue commune et ainsi, implicitement, créer une nouvelle langue et culture "commune" à tous les pays de ce continent. Je pense que laisser se dérouler l'histoire (en lui apportant un petit coup de pouce par-ci, par-là) serait plus "acceptable" pour l'européen que de vouloir à tout prix créer. En tout cas, après avoir lu vos deux commentaires (Clairvaux et vous), je dois dire que le débat avance sereinement. Dans ce que vous dîtes tous deux, il y a cette sagesse que bien des personnes devraient imiter (À défaut de s'en imprégner).

Écrit par : sherman sheep | 25 août 2014 |




Je ne comprends absolument pas votre point de vue qui me semble d'une grande naïveté.

La langue "naturelle" a rapport à la culture d'un peuple, façonnée et transformée qu'elle a été au cours des siècles : elle a donc rapport à la diversité.

Vouloir imposer une langue commune comme une monnaie commune, c'est vouloir nier cette diversité culturelle qui plonge ses racines dans la généalogie des populations. L'arabe et l'hébreu eux-mêmes n'échappent pas à cette règle. L'expansion de l'arabe a suivi,au cours de l'histoire, les conquêtes hors de la péninsule arabique (Hedjaz), la langue ne se confondant d'ailleurs pas avec la religion musulmane.
Et une langue concorde souvent avec l'aire géographique d'un peuple, qu'elle soit en expansion ou non.

Malgré l'apparente unité de langue et une religion commune, il n'existe aucune unité politique dans le monde arabe :donc, on ne peut en inférer une corrélation entre unité de langue et unité politique. Et même la religion commune n'est pas un facteur suffisant.

L'Europe avec sa monnaie commune a été bâtie d'une manière supra-nationale, faisant fi des différences nationales et culturelles des peuples. Il s'agit d'une création politique artificielle qui ne recueille pas l'assentiment profond de ses membres.

Une langue commune serait, elle aussi une création artificielle, imposée d'en haut et rejetée, à juste titre, par les peuples.

L'Europe n'est qu'un vaste marché concurrentiel sans racines et sans âme, à la remorque des Etats-Unis, qui veulent en faire un vaste espace de consommation : le citoyen européen, forcé à renier ses racines nationales, sa culture, son identité, son noyau familial - d'où destruction de la nation et de la famille- ne doit plus être qu'un consommateur passif.

Et l'imposition d'une langue commune serait le coup de grâce.
Écrit par : clairvaux | 25 août 2014




J'étais en train de répondre à Sherman lorsque - miracle ? - votre intervention est apparue...

D'abord un retour de compliment : vos commentaires sont les bienvenus ici, et la contradiction n'est pas non plus pour me déplaire...

Le mot qui revient est "imposer / imposition" : je ne suis pas un philologue chevronné, mais il me semble qu'un certain nombre de langues dites nationales ont plus ou moins été imposées aux gens accusés de parler "patois" alors que leur langue (l'occitan par exemple) était parfaitement structurée et avait donné lieu à des productions littéraires élaborées (troubadours)...

De même, l'arabe a été - plus ou moins ? - imposé en pays kabyle ou berbère... et le français dans l'Afrique coloniale etc. etc.

Pour la naïveté, je reconnais volontiers, j'ajouterais même que je la cultive un peu : je me retrouve comme un gamin face à certains - vrais ! - problèmes, et j'ai du mal à accepter tous ces discours savants qui vous expliquent les choses jusqu'à les faire disparaître ("wegerklären" en allemand)...

Vous n'ignorez peut-être pas que je suis traducteur de métier ; c'est à partir de cette (longue) expérience que je parle : elle m'a appris que les gens - par exemple les Allemands et les Français - ne se comprennent pas parce qu'ils ne parlent pas la même langue. En soi, cette remarque peut vous sembler idiote ou triviale, mais il se trouve que la langue structure la pensée, il y a des choses qu'on peut dire dans l'une et non dans l'autre langue ("wegerklären" par exemple), les mots ont des double, triple sens qui font naître des analogies, des chaînes associatives très particulières, quasi intraduisibles, "culturelles" en somme...

Je dois interrompre ici pour le moment, mais quand je pense que les vieux chameaux nous balancent encore du "boche" ou du "rosbif", c'est vrai qu'on est loin, très loin de l'Europe... heureusement qu'il y a Erasmus... et Voltaire !

PS. - "Imposer" une langue européenne dès l'enfance ne revient pas, dans mon esprit, à vouloir effacer les langues nationales, j'espère que vous n'avez pas compris ça. Et puis je ne crache pas dans la soupe : j'ai envie de continuer à pratiquer un métier que j'aime bien. - Il s'agit d'arriver, comme je l'écris, à une expression relevée et une compréhension profonde pour que - peut-être - on cesse de s'intéresser aux différences (souvent imaginaires) pour travailler les points communs (souvent réels)...

__________________________________

Je reviens pour relever quelques points dans ce que vous dites :

- L'arabe est étroitement lié à la religion musulmane et à son livre sacré, même s'il fut parlé auparavant (du côté de Petra ?). Il ne s'agit pas ici - ni d'ailleurs dans ma note - d'unité politique, mais de sentiment d'appartenance et de "culture" si vous voulez.

- "Une langue commune serait, elle aussi une création artificielle, imposée d'en haut..." : la langue elle-même ne serait pas une création artificielle et pourrait être adoptée par un référendum où aucun citoyen européen n'aurait le droit de voter pour sa propre langue nationale (par exemple). - Sans doute l'anglais gagnerait-il alors, par cette loi d'inertie qui nous gouverne, mais ne sait-on jamais...

- "L'Europe n'est qu'un vaste marché concurrentiel sans racines et sans âme" : ben oui, justement ! alors de deux choses l'une : ou bien on arrête tout, ou bien on change ça, illico presto... faites votre choix !

-"destruction de la nation et de la famille" : la Nation est une création plutôt récente et la famille occidentale s'est décomposée bien avant la création de l'UE, c'est en tout cas ma lecture personnelle de Freud !
Écrit par : sk | 25 août 2014




@sk

En utilisant le mot "naïveté", je ne voulais pas vous vexer.

Un point quand même : l'arabe n'est pas entièrement lié à la religion musulmane, même si c'est la langue originelle du coran.

Des pays musulmans ne parlent pas forcément arabe (Iran, Indonésie)
Écrit par : clairvaux | 25 août 2014




La langue allemande aurait pu postuler comme langue européenne, puisqu'il s'agit du plus grand et puissant pays de l'UE. Malencontreusement, elle est réputée difficile, surtout chez les interprètes qui attendent impatiemment le verbe. Twain a écrit: "quand un Allemand instruit se lance dans une phrase, vous ne le voyez plus jusqu'à ce qu'il émerge de l'autre coté de l'Atlantique avec le verbe dans sa bouche"
Herzliche Grüße

Écrit par : nolats | 25 octobre 2014




Vous avez surement remarqué que j'ai soigneusement évité ce "postulat". Et puisque le verbe est au début ! - Non, je reste un inconditionnel du français, mais il faudrait que cette langue s'ouvre alors à d'autres locuteurs (j'ai un peu développé ce point, mais je ne crois pas m'être bien fait comprendre, on y reviendra peut-être).

Alles Gute
Écrit par : sk | 27 octobre 2014




Je ne sais plus si je l'ai mentionné, mais lorsqu'en 63 je suis entré en 6è, le tiers des élèves choisissaient l'allemand comme première langue vivante, ce qui était mon cas. Evidemment en 4è, le choix de l'anglais s'imposait quasiment comme 2ème langue, j'ai pourtant connu un collègue, originaire d'Alsace, n'ayant jamais étudié l'anglais en classe, qui a du ramer dans la vie professionnelle pour l'acquérir.
Je pense que l'universalité de l'anglais-international est désormais un fait acquis contre lequel on ne pourra pas lutter, si du moins on appliquaiit la loi Toubon qui demande de traduire en français les termes et slogans, ce serait déjà ça (voyez Citroen "creative technology", et Peugeot "motion & motion", alors que VW proclame "das Auto", et Opel "wir leben Autos" (ceci étant, ils utilisent Auto plutôt que Wagen ;-)
Par ailleurs la "barrière" de la langue va s'estomper avec la traduction automatique, j'ai déjà essayé pour le fun de combiner reconnaissance vocale, traduction et génération vocale par logiciel, c'est parfois impressionnant -ça finira bien par aboutir-.

Écrit par : nolats | 28 octobre 2014




SK,

J'aurais volontiers commenté votre note actuellement en ligne mais, et, je comprends, l'espace commentaire est fermé.
Clin d'oeil donc complice à ce texte (j'aime aussi la dernière illustration !)

Vous aviez un commentaire sous une note chez moi mais il a été rejeté par la modération sous prétexte de "spam". D'autre part, j'ai retiré ma note parce que je ne sais pas encore comment je vais agencer les différents fragments que j'écris.

En tout cas, merci d'être venu me lire.
Écrit par : plumeplume | 27 octobre 2014 |




Hello ! - La fermeture des coms fait partie de la note (clin d'oeil un peu paradoxal ;-) --- à bientôt !

Écrit par : sk | 27 octobre 2014



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