jeudi 5 avril 2018

Rudiments d'analyse à propos de la "société de l'information"

Tel un désert, la désinformation - ou, métaphoriquement, l'entropie - croît sur des réseaux qui s'étendent indéfiniment, diluant l'information dans un océan d'à peu près, d'ouï-dire, d'avatars, de « remix ». En août 2013, j’ai abordé le problème comme ceci : « devant l'énorme masse de messages nés de la liberté d'expression à l'ère de la globalisation digitale (en français : "mondialisation numérique"), plus personne – pas même les services à la pointe de la technologie – ne saurait séparer à la longue l'important de l'accessoire ou le grain de l'ivraie et tout ce que vous voudrez. Autrement dit, dans ce chaos de paroles, dans cette immense cacophonie planétaire, je vous défie de passer n'importe quelle "information", si vous faites partie de ce milliard de scribouillards anonymes. Dans ce brouhaha global, que les experts en communication surnomment le "bruit", elle ne serait tout simplement pas entendue : une façon très astucieuse de réduire tout le monde au silence par une gigantesque overdose de parole au nom de la liberté d'expression ! » – Trois concepts pour décrire ce phénomène : la désinformation, le bruit et l’entropie (que les physiciens définissent comme « énergie dissipée ») dans les conditions de l’extension indéfinie des réseaux, qui mécaniquement dilue – « dissipe » – l’information, la rendant en quelque sorte indisponible ou « invisible ». 
 
L’information peut être définie par une série de critères dont notamment : la « vérité » ou l’« objectivité », l’« importance » ou la « signification », la « nouveauté » ou l’ « actualité ». l’« exhaustivité » ou la « complétude ». Grâce à ces qualités et peut-être d’autres, elle devrait en principe être repérable sur un « horizon » de messages (en apparence) insignifiants, inactuels, erronés, tronqués, subjectifs etc., qui bénéficient en grand nombre – et c’est le problème – d’une visibilité permanente sur les réseaux, car « internet n’oublie rien ». – Les informations commerciales, qui accaparent une partie croissante de la toile participent de toute évidence d’une stratégie du message caché, subliminal, qui se résume dans le cas de marchandises à l’intention pragmatique de susciter l’acte de consommation (« le désir ») et donc l’achat chez la « cible ». Quant aux informations politiques, elles relèvent aujourd’hui comme hier d’une attitude partisane, sont donc constamment sujettes à un « montage » (une sélection, un assemblage) et soumises à interprétation en fonction d’une tendance visant, côté « cible », l’adhésion et en dernière instance le vote favorable.

Il faut peut-être, pour aborder ces problèmes, revenir au concept philosophique d’« intentionnalité » qui pour Edmund Husserl (Recherches Logiques 1900) sert à définir les actes conscients en général. Ce concept peut ici fonctionner tant pour l’émetteur, pour qui l’information fait alors partie d’une « visée » ou stratégie, que pour le récepteur qui, en principe mais non systématiquement, devrait « décrypter » l’intention (le « but » de l’information). Pour les messages publicitaires et politiques, parfois extrêmement bien faits, l’intention est donc clairement « pragmatique », visant à provoquer un acte (achat, vote) chez le récepteur. Pour ce type de messages, on peut éventuellement appliquer la distinction entre contenu « manifeste » et « latent » (subliminal), que Freud réservait à l’interprétation des rêves. 
 
Pour décrire les procédés de désinformation, nous pouvons relever une tendance générale à la « désorientation », qui marche par exemple très bien pour les partis politiques dits « populistes » : sur une telle base, artificielle ou réelle, on propose alors une « réorientation » en termes « traditionalistes » (retour aux valeurs éprouvées du passé) ou « révolutionnaires » (transformation radicale du « système »), qui parfois ont paradoxalement tendance à se mélanger. Le « populisme » opère apparemment une « réduction de complexité » : les choses sont finalement « très simples », les causes d’un état des choses – déplorable, « scandaleux » – sont sans cesse rabâchés jusqu’à ce que l’on finisse également par croire aux remèdes proposées, sans interroger la pertinence des « causes » ni la « faisabilité » des « solutions ». Dès lors, il semble logique que toutes les informations qui circulent sur les réseaux « populistes » soient « orientés ». Non pas tant qu’il s’agisse de fausses informations (« fake news »), mais celles qui prouveraient le contraire ou bien ouvriraient une autre perspective – puisque tout est immédiatement, souvent implicitement « remonté » et interprété (« moralisé ») – restent invariablement « hors champ ».

Comment pouvons-nous aujourd’hui distinguer l’« information » de la « désinformation » ? Tout ne se ressemble-t-il pas un peu : messages politiques de droite et de gauche, publicités omniprésentes (omniprésence tellement banale qu’elle n’est même plus soumise à l’analyse), catastrophes, faits divers, sports... ? Or, si l’esprit humain a toujours eu besoin d’un système de références, que l’on peut appeler civilisationnel ou culturel (ce qui n’est pas la même chose), nous sommes aujourd’hui entrés dans une phase de désorientation générale, puisque les valeurs du passé – comme « famille, travail, patrie » – ont perdu de leur pouvoir d’orientation à l’époque de la « famille patchwork », du chômage et de la mondialisation « libérale ».

Une autre question importante, âprement discutée sur les bancs de l’école : l’information « objective » existe-t-elle ? – La « vérité scientifique », basée sur une argumentation logique et des preuves expérimentales, est réputée telle, dans sa différence d’avec la simple opinion, conviction ou croyance, en quoi elle se distingue en particulier de la sphère « théologico-politique ». Or, on peut avoir l’impression aujourd’hui que la vérité – cette « valeur » suprême de la logique et de la philosophie - a perdu de son influence, de son pouvoir dans la sphère publique virtuelle baptisée « Internet » : la justification la plus simple de cet état de fait est de décréter qu’il n’y a pas de vérité objective, mais simplement une multitude de vérités subjectives qui, en dernière conséquence, se valent toutes. Une façon radicale d’évacuer le problème.

Il me semble légitime d’affirmer que la fonction principale de la « vérité » – ou de ce que nous tenons pour vrai – est l’orientation. Ceci admis, un système basé sur des vérités « relatives » (subjectives) qui toutes se « valent » ne satisfait pas à cette fonction, du moins pour un esprit « éclairé » (au sens des « Lumières »). Dans ce contexte, le concept d’« intersubjectivité » peut être utile pour décrire la sphère actuelle faite de « tendances », de « courants de pensée », de « modes » : ni objective ni complètement subjective, mais « supra-individuelle », elle s’organise autour de « clans », « groupes d’activité », « partis politiques », « communautés » nationales ou régionales, ethniques, culturelles etc. etc.

La « désinformation » – banalement définie comme une « tromperie » ou un « mensonge » délibérés – possède logiquement un aspect contraire à la vérité prise au sens scientifique ou philosophique ; or, si l’une des fonctions de cette dernière est d’« orienter » les esprits, l’abandon de l’exigence de vérité crée logiquement une situation de « désorientation » qui constitue en particulier un terreau fertile pour une réorientation « idéologique ». Il y a là tout un travail de « déconstruction » entrepris par de véritables spécialistes – dont d’ailleurs les « scientifiques » eux-mêmes lorsqu’ils travaillent sur le terrain des « sciences appliquées » – avec pour résultat un champ de ruines qui permettra aux architectes futuristes de bâtir leurs édifices « ultra-modernes ». Le culte de la « nouveauté » est ici significatif, qui nous confronte au sens courant attribué de nos jours à l’information : à défaut d’être « vraie », elle doit être « nouvelle » !

Or, en principe, l’esprit humain a davantage tendance à s’orienter sur le passé (la « tradition », l’« expérience ») que sur ce que l’on appelle – depuis le 19e siècle déjà – le « progrès », la « modernité » (« Il faut être absolument moderne », Rimbaud 1873). La situation actuelle accentue encore la destruction des systèmes d’orientation traditionnels (« classiques ») et de ce qui y est tenu pour vrai dans le but d’asseoir le « nouveau » ou ce qui est présenté comme tel. Par la même occasion, on détruit les « chaînes ancestrales », les liens héréditaires qui unissent l’esprit humain à ses « origines » : le retour de celles-ci « en force » – sous forme « militante », « extrémiste », « intégriste », « fondamentaliste » – ressemble un peu au retour du refoulé (Freud) ou, en termes plus anciens, à la « nature » qui « revient au galop ». La plupart du temps sous une forme caricaturale.

Les définitions de la « vérité » sont multiples : scientifique, logique, philosophique ; artistique, éthique, historique etc. En effet, la « vérité » ne saurait exister sans le contexte d’un système de références où elle constitue un point de repère. Ceci pose également la question de l’honnêteté intellectuelle : on ne peut transiger sur la question de la rigueur scientifique qui consiste à éviter les assertions, les affirmations sans preuves. Dès lors, c’est le sens critique qui doit être cultivé chez les uns et les autres, comme on a l’habitude de le faire à l’école de la République, qu’il convient de comparer aux écoles sous des régimes autoritaires comme le national-socialisme, le maoïsme ou la stalinisme et les régimes apparentés. Le sens critique y est éliminé dans la répétition d’un canon « incontestable ». Une anecdote : le simple fait d’utiliser l’expression « mouvement national-socialiste » en Allemagne entre 1933 et 45 vous mettait déjà dans le camp des personnes « douteuses », car ce « mouvement » se voulait « total » ; l'utilisation de cette expression faisait donc déjà apparaître une vue « extérieure », un « dehors » suspect. C’est en tout cas l’avis d’un éminent professeur de philosophie qui a vécu cette époque.

Mais le côté « subjectif » de la vérité doit également être pris en compte dans ce contexte. La relation sujet-objet a donné lieu à de longues discussions philosophiques pendant près de trois siècles, depuis Descartes (1637) jusqu’à Hegel (1807) et Husserl (1929), en passant par Spinoza, Hume, Kant, Fichte, Schelling... Chacun de ces penseurs de la Modernité européenne avait développé un système métaphysique, pour certains basé sur la position centrale de la conscience (humaine) qui prend un caractère transcendantal (« Le je pense doit pouvoir accompagner toutes mes représentations », Kant 1781). Dès lors, si nous parlons aujourd’hui de « post-modernité » (Lyotard 1974), c’est que cette position du « sujet (humain) transcendantal » (développé conjointement au « sujet libre » d’un « État de droit ») été abandonnée : la thèse de la « post-histoire » est la formulation radicale de ce « changement de paradigme » ; parallèlement, il faut noter l’évolution des sciences vers l’« expérimentation totale » (Jacques Poulain) : l’abandon de la position transcendantale a favorisé l’apparition d’un empirisme radical, où l’on reconnaît le « anything goes... » de l’économie libérale ; cela atteste tout au moins la compromission des sciences dans le « système marchand » : les industries chimiques et pharmaceutiques, où la recherche est résolument au service du marché, sont des exemples patents pour cet état des choses.

Pour revenir à la désinformation, le doute radical préconisé par Descartes ou plus modestement le sens critique seraient ici de rigueur : il faudrait prendre les stratégies de « désorientation » à la lettre ; pour les identifier, il suffit de chercher le « système d’orientation » (de « réorientation ») qu’ils proposent sous la main. Dans un supermarché par exemple, les produits les plus demandés sont généralement cachés ou en tout cas constamment déplacés. De plus, on a droit à une musique censée favoriser le « comportement d’achat ». Le système est clair : le client s’oriente sur la marchandise à travers son « désir » constamment travaillé par la publicité et les « détendeurs de cervelle » associés...

Mais en matière de désinformation, la reine du genre est sans conteste la « théorie du complot », qui joue sur deux tableaux : celui du « secret » et celui de la « révélation » ; elle ressemble aux « délires d’interprétation » des épisodes psychotiques, où tout est interprété en fonction du scénario (souvent cauchemardesque) centré sur le sujet délirant. C’est plus généralement un aspect du « dark web » qui, parfois, jaillit en pleine lumière pour bénéficier d’une formidable « visibilité », puis disparaît à nouveau pour mener une existence obscure, quelque part dans les intestins de l’intersubjectivité humaine d’où toute « vérité » est bannie, dans la même mesure que le « doute n’y est pas permis ». Car la « théorie du complot » relève, elle aussi, de la conviction, de la croyance, de la foi. Elle a abandonné le débat argumenté, basé sur la confrontation de perspectives différentes et les « preuves du contraire ». 
 
En faisant l’impasse sur une conclusion, je voudrais terminer cette digression sur une pensée assez saugrenue qui peut être considérée comme une métaphore de l’état des choses décrit ici : si nos émissions de télévision voyageaient dans l’espace pour atterrir un jour sur les écrans d’une civilisation extraterrestre, quelle image donnerions-nous ? En considérant toutes ces merveilleuses œuvres d’art en provenance des cultures les plus diverses, qui dorment dans les librairies, les musées, les théâtres, les salles d’art et d’essai ou encore les avancées scientifiques sur la compréhension de notre univers, de la matière, de la nature et de l’esprit : ces « informations » ne seraient-elles pas irrémédiablement diluées par des émissions de jeux, des faits divers sanglants, des sitcoms, des reality-shows, des écrans publicitaires etc. etc. ?

[Suite prévue...]
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