lundi 24 août 2015

Le degré zéro de la culture




Les dynamiteurs du Temple de Baal – ou des Bouddhas géants – ne font que reproduire à leur niveau ce que les hommes ont toujours voulu faire, les révolutionnaires français, russes, les fascistes : abolir l'Histoire, repartir à zéro.

Je pense à l'histoire de l'Art, en particulier dans les pays de langue allemande (Prague, Vienne, Berlin) des années 1900/1920, où les expressionnistes, les néo-objectivistes, les dadaïstes et d'autres ont produit des chefs d’œuvres dans tous les rayons, au cinéma (Lubitsch, Lang, Murnau, Wilder...), en peinture (Beckmann, Kirchner...), en littérature à Prague et Vienne (Kafka, Rilke, Trakl, Schnitzler, Musil...) ou à Berlin (les frères Mann, Döblin, Serner, Brecht...), en musique (Weill, Dessau, Schönberg, Berg, Webern...) : tout ce name dropping - pardon ! - pour dire que l'avènement du fascisme a coupé le fil de cette évolution artistique fabuleuse, qui aurait certainement conduit vers de nouveaux sommets, en la remplaçant par ce qu'il faut bien appeler, a contrario, le kitsch nazi.

En 1953, Barthes avait publié Le degré zéro de l'écriture [pdf], un livre qui fit date et que tout littéraire devrait avoir eu entre les mains. Quelques années plus tard, on assista à la naissance du Nouveau Roman avec des auteurs comme Duras, Robbe-Grillet ou Nathalie Sarraute. Mais sans doute tout cela avait-il commencé avec La Nausée de Sartre (1938), L'étranger de Camus (1942) et le Murphy de Beckett (1938 en anglais /1951 en français).



La formule de Barthes pourrait s'étendre à la culture en général en définissant un point de rupture et une phase de vacuité : Le degré zéro de la culture. Cette rupture, l'Histoire le montre, est toujours autoritaire. Elle s'accompagne du musellement, du bannissement des courants artistiques « différents » : de ceux qui ne respecteraient pas la « ligne » fixée par le nouveau régime. Et, paradoxalement, on remarque ensuite, après un certain flottement «révolutionnaire » et à la place d'un « recommencement à zéro » (forcément paradoxal) un retour à certaines références traditionnelles, voire « classiques » : les réalismes socialiste ou fasciste, comparés à l'inventivité artistique qui a précédé, font définitivement figure d'art mort.

La Révolution de 1789 peut être considérée comme la « scène primitive » de cette rupture moderne avec la continuité historique, marquée par une volonté de recommencement radical et symbolisée entre 1792 et 1806 par le calendrier républicain. - La Révolution de 1917 répéta cette scène primitive pour sombrer, soixante-dix ans plus tard, dans le néant. D'ailleurs ce qui étonne, lorsque le cauchemar s'estompe, en 1945, en 1989, c'est la capacité des gens à faire comme si la réalité en question, désormais révolue, n'avait jamais existé. Comme si de rien n'était, on repasse à l'ordre du jour !

https://fr.wikipedia.org/wiki/Palmyre



Commentaires

 


Bonjour SK,
Scandalisé, oui. Mais aussi horrifié par le traitement infligé à cet homme de culture et de tolérance qu'était le Conservateur du site.

Dans nos manuels d'Histoire au siècle dernier (je ne sais pas ce qu'on en dit aujourd'hui), c'était Attila et ses hordes qui étaient présentés ainsi... Mais aujourd'hui, il ne s'agit plus d'invasions de l'est vers l'Atlantique ni de conquête de territoires nourriciers, mais bien de lutte contre l'humanité elle-même, de néantisation du passé et de la Culture de l'Humanité... Avec comme système de propagande préalable LA PEUR...
Écrit par : BL | 25/08/2015 | Avertir le modérateur



Pour Daesh, la problématique est différente de celle des idéologies séculières comme l'instauration de la république ou l'édification du communisme.
L'EI revendique un fondement religieux nettement marqué, même s'il s'agit aussi de faire table rase du passé.

Ce passé préislamique qu'il s'agit d'éradiquer correspond à la période de "barbarie" antérieure à l'islam où sévissaient les cultes polythéistes idolâtres.

"La jâhilîya (en arabe : جاهِليّة [jāhilīya], ignorance; paganisme), ou Jâhiliyya, désigne dans le Coran la période préislamique caractérisée par la présence à La Mecque d'un panthéon d'idoles." (Wiki)


Les statues de ces idoles (Taghout), les temples élevés au culte de ces faux dieux, symboles du paganisme, doivent être éradiqués.
Écrit par : clairvaux | 25/08/2015 |



Bonjour Messieurs,
merci pour vos interventions. - La plupart de mes notes, dont celle-ci, retracent des interrogations personnelles, où je cherche à mettre en relation certains phénomènes, dans le but de comprendre moi même l'évolution des choses. Ce que l'on remarque un peu partout, c'est - et j'aurais dû titrer comme ça mais je me suis limité à l'art - "le degré zéro de l'histoire", i.e. l'absence de culture historique chez les uns et les autres, en particulier la jeunesse occidentale ou occidentalisée. Chacun se trimballe avec sa légende et son actualité radicale.

Écrit par : sk | 25/08/2015 | 

2 commentaires:

  1. J'aurais aimé le titre "le degré zéro de l'histoire", mais quid au moment où certains revendiquent la nécessité d'un "récit" historique, autrement dit un conte, une histoire.

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    1. N'ayant pas relu ma note (très, trop succincte), je vous avais fait une première réponse inadéquate que je viens de supprimer. - Ce que vous dites, et devriez développer, est très important, notamment avec les dernières évolutions, mais également pour l'histoire contemporaine : les faits historiques (et politiques, économiques) sont remplacés par des légendes, dans le sens d'une "invention de la tradition" (Hobsbawm), la moralisation prend la place de la neutralité à laquelle tout historien sérieux (qui expose les faits sans les juger) est tenu...

      À bientôt, Benoît !

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